Formazione
DEUXIÈME PARTIE
AVANT-PROPOS
Si l’avis que saint Jean donne (I Jean IV, 1), de ne pas croire à toutes sortes d’esprits, fût jamais nécessaire, il l’est maintenant plus que jamais, quand tant de divers et contraires esprits, avec une égale assurance, demandent créance parmi la chrétienté en vertu de la Parole de Dieu; après lesquels on a vu tant de peuples s’écarter, çà ou là, chacun à son humeur. Comme le vulgaire admire les comètes et feux erratiques, et croit que ce sont des vrais astres et vives planètes, tandis que les plus entendus connaissent bien que ce ne sont que flammes qui se coulent en l’air le long de quelques vapeurs qui leur servent de pâture, et n’ont rien de commun avec les astres incorruptibles que cette grossière clarté qui les rend visibles; ainsi, le misérable peuple de notre âge, voyant certaines chaudes cervelles s’enflammer à la suite de quelques subtilités humaines, éclairées de l’écorce de la Sainte Écriture, a cru que c’étaient des vérités célestes et s’y est amusé, quoique les gens de bien et judicieux témoignaient que ce n’étaient que des inventions terrestres qui, se consumant peu à peu, ne laisseraient autre mémoire d’elles que le ressentiment de beaucoup de malheurs qui suit ordinairement ces apparences.
Ô combien était-il nécessaire de ne pas s’abandonner à ces esprits, et premier que de les suivre, éprouver s’ils étaient de Dieu ou non (I Jean, ubi sup.). Hélas, il ne manquait pas de pierres de touche pour découvrir le bas or de leurs happelourdes, car Celui qui nous fait dire que nous éprouvions les esprits ne l’eût pas fait s’il n’eût su que nous avions des Règles infaillibles pour reconnaître le saint d’avec le Saint-Esprit. Nous en avons donc, et personne ne le nie, mais les séducteurs en produisent de telles qu’ils les puissent fausser et plier à leurs intentions, afin qu’ayant les règles en main ils se rendent recommandables, comme par un signe infaillible de leur maîtrise, sous prétexte duquel ils puissent former une foi et religion telle qu’ils l’ont imaginée. Il importe donc infiniment de savoir quelles sont les vraies Règles de notre créance, car on pourra aisément connaître par là l’hérésie d’avec la vraie Religion, et c’est-ce que je prétends faire voir en cette deuxième partie.
Voici mon projet. La foi chrétienne est fondée sur la parole de Dieu; c’est cela qui la met au souverain degré d’assurance, comme ayant à garant cette éternelle et infaillible vérité; la foi qui s’appuie ailleurs n’est pas chrétienne: donc la Parole de Dieu est la vraie Règle de bien croire, puisque être Fondement et Règle en cet endroit n’est qu’une même chose. Mais parce que cette Règle ne règle point notre croyance sinon quand elle est appliquée, proposée et déclarée, et que cela se peut bien et mal faire, il ne suffit pas de savoir que la Parole de Dieu est la vraie et infaillible Règle de bien croire, si je ne sais quelle parole est de Dieu, où elle est, qui la doit proposer, appliquer et déclarer. J’ai beau savoir que la Parole de Dieu est infaillible, que pour tout cela je ne croirai pas que Jésus est le Christ Fils de Dieu vivant, si je ne suis assuré que ce soit une parole révélée par le Père céleste (Mt. XVI, 16-17), et quand je saurai cela, encore ne serai-je pas hors d’affaire, si je ne sais comme il le faut entendre, ou d’une filiation adoptive, à l’arienne, ou d’une filiation naturelle, à la catholique.
Il faut donc, outre cette première et fondamentale Règle de la Parole de Dieu, une autre seconde Règle par laquelle la première nous soit bien et dûment proposée, appliquée et déclarée; et afin que nous ne soyons sujets à l’ébranlement et à l’incertitude, il faut que non seulement la première Règle, à savoir la Parole de Dieu, mais encore la seconde, qui propose et applique cette Parole, soit du tout infaillible, autrement nous demeurons toujours en branle et en doute d’être mal réglés et appuyés en notre foi et croyance; non déjà par aucun défaut de la première Règle, mais par l’erreur et faute de la proposition et application d’icelle. Certes, le danger est égal, ou d’être déréglé faute d’une juste Règle, ou d’être mal réglé faute d’une application bien réglée et juste de la Règle même. Mais cette infaillibilité, requise tant en la Règle qu’en son application, ne peut avoir sa source que de Dieu même, vive et première fontaine de toute vérité. Passons outre.
Or, comme Dieu révéla sa Parole et parla jadis par la bouche des Pères et Prophètes, et finalement en son Fils (Héb. I, 1-2), puis par les Apôtres et Évangélistes, desquels les langues ne furent que comme plumes de secrétaires écrivant très promptement (Ps. XLIV, 2), employant en cette sorte les hommes pour parler aux hommes, ainsi, pour proposer, appliquer et déclarer cette sienne Parole, il emploie son Épouse visible comme son truchement et l’interprète de ses intentions. C’est donc Dieu seul qui règle notre croyance chrétienne, mais avec deux instruments, en diverse façon: 1. par sa Parole, comme avec une règle formelle; 2. par son Église, comme par la main du compasseur et régleur. Disons ainsi: Dieu est le peintre, notre foi, la peinture, les couleurs sont la parole de Dieu, le pinceau, c’est l’Église. Voilà donc deux Règles ordinaires et infaillibles de notre croyance: la Parole de Dieu qui est la Règle fondamentale et formelle, l’Église de Dieu qui est la Règle d’application et d’explication. Je considère en cette deuxième Partie et l’une et l’autre; mais, pour en rendre le traité plus clair et maniable, j’ai divisé ces deux Règles en plusieurs, en cette sorte:
La Parole de Dieu, Règle formelle de notre foi, ou elle est en l’Écriture ou en la Tradition: je traite premièrement de l’Écriture, puis de la Tradition.
L’Église, qui est la Règle d’application, où elle se déclare en tout son corps universel, par une croyance générale de tous les chrétiens, ou en ses principales et nobles parties, par un consentement de ses pasteurs et docteurs; et en cette dernière façon, ou c’est en ses pasteurs assemblés en un lieu et en un temps, comme en un concile général, ou c’est en ses pasteurs divisés de lieux et d’âge mais assemblés en union et correspondance de foi, ou bien, enfin, cette même Église se déclare et parle par son chef ministériel: et ce sont quatre Règles explicatives et applicables pour notre foi, l’Église en corps, le Concile général, le consentement des Pères et le Pape; en dehors desquelles nous ne devons pas en rechercher d’autres, celles-ci suffisent pour affermir les plus inconstants.
Mais Dieu, qui se plaît en la surabondance de Ses faveurs, voulant aider la faiblesse des hommes, ne laisse pas d’ajouter parfois à ces Règles ordinaires (je parle de l’établissement et fondation de l’Église), une Règle extraordinaire, très certaine et de grande portance; c’est le Miracle, témoignage extraordinaire de la vraie application de la Parole divine.
Enfin, la Raison naturelle peut encore être dite une Règle de bien croire, mais négativement, et non pas affirmativement; car qui dirait ainsi, telle proposition est article de foi, donc elle est selon la raison naturelle, cette conséquence affirmative serait mal tirée, puisque presque toute notre foi est hors et par-dessus notre raison; mais qui dirait cela est un article de foi, donc il ne doit pas être contre la raison naturelle, la conséquence est bonne, car la raison naturelle et la foi étant puisées de la même source et sorties d’un même auteur, elles ne peuvent être contraires.
Voilà donc huit règles de la foi: l’Écriture, la Tradition, l’Église, le Concile, les Pères, le Pape, les Miracles, la Raison naturelle. Les deux premières ne sont qu’une Règle formelle, les quatre suivantes ne sont qu’une Règle d’application, la septième est extraordinaire, et la huitième, négative. Au reste, qui voudrait réduire toutes ces règles en une seule dirait que l’unique et vraie Règle de bien croire est la Parole de Dieu, prêchée par l’Église de Dieu.
Or, j’entreprends ici de montrer, clair comme le beau jour, que vos réformateurs ont violé et forcé toutes ces Règles (et il suffirait de montrer qu’ils en ont violé l’une, puisqu’elles s’entretiennent tellement que qui en viole l’une viole toutes les autres); afin que, comme vous avez vu en la première Partie qu’ils vous ont levés du giron de la vraie Église par schisme, vous connaissiez en cette deuxième partie qu’ils vous ont ôté la lumière de la vraie foi par l’hérésie, pour vous tirer à la suite de leurs illusions. Et je me tiens toujours sur une même posture, car je prouve premièrement que les Règles que je produis sont très certaines et infaillibles, puis je fais toucher au doigt que vos docteurs les ont violées. C’est ici où je vous appelle au nom de Dieu tout-puissant, et vous somme de sa part de juger justement.
CHAPITRE PREMIER
Que les réformateurs prétendus ont violé la Sainte Écriture, première règle de notre Foi
La Sainte Écriture est une vraie règle de la Foi chrétienne
Je sais bien, Dieu merci, que la Tradition a été devant toute Écriture, puisque même une bonne partie de l’Écriture n’est que Tradition réduite en écrit avec une infaillible assistance du Saint-Esprit; mais parce que l’autorité de l’Écriture est plus aisément reçue par les réformateurs que celle de la Tradition, je commence par cet endroit, pour faire une entrée plus aisée à mon discours.
La Sainte Écriture est tellement Règle à notre créance chrétienne que qui ne croit tout ce qu’elle contient, ou croit quelque chose qui lui soit tant soit peu contraire, est infidèle. Notre-Seigneur y a renvoyé les Juifs pour redresser leur foi (Jean V, 39); les Sadducéens erraient pour ignorer les Écritures (Marc XII, 24); c’est donc un niveau très assuré, c’est un flambeau luisant dans les obscurités, comme parle saint Pierre (II Pierre I, 19), lequel ayant ouï lui-même la voix du Père en la Transfiguration du Fils, se tient néanmoins pour plus assuré au témoignage des Prophètes qu’en cette sienne expérience (17-18). Mais je perds du temps; nous sommes d’accord en ce point, et ceux qui sont si désespérés que d’y contredire ne savent appuyer leur contradiction que sur l’Écriture même, se contredisant eux-mêmes avant que de contredire à l’Écriture, se servant d’elle en la protestation qu’ils font de ne s’en vouloir servir.
ARTICLE II
Je ne m’arrêterai pas non plus guère en cet endroit. On appelle la Sainte Écriture, Livre de l’Ancien et du Nouveau Testament. Certes, quand un notaire a expédié un contrat ou autre écriture, personne n’y peut remuer, ôter, ajouter un seul mot sans être tenu pour faussaire: voici l’Écriture des testaments de Dieu, expédiée par les notaires à ces députés; comme peut-on l’altérer tant soit peu sans impiété?
Les promesses ont été dites à Abraham, dit saint Paul (Gal. III, 16), et à sa semence; il n’est pas dit, et ses semences, comme en plusieurs, mais comme en une, et à ta semence, qui est Christ: voyez, je vous prie, combien la variation du singulier au pluriel eût gâté le sens mystérieux de cette parole. Notre-Seigneur met en compte les iota, voire les seuls petits points et accents de ces saintes paroles (Mt. V, 18); combien donc est-il jaloux de leur intégrité? Les Éphratéens disaient sibolleth, sans oublier une seule lettre, mais parce qu’ils ne prononçaient pas assez grassement, les Galaadites les égorgeaient sur le quai du Jourdain (Jud. XII, 6). La seule différence de prononciation en parlant, et en écrit la seule transposition d’un point sur la lettre scin, faisaient toute l’équivoque, et, changeant le jamin en semol, au lieu d’un épi de blé signifiait une charge ou fardeau. Qui change tant soit peu la sainte Parole mérite la mort, qui ose mêler le profane au sacré (Lévit. X, 9-10). Les ariens corrompaient cette sentence de l’Évangile (Jean I, 1-2), In principio erat Verbum, et Verbum erat apud Deum, et Deus erat Verbum. Hoc erat in principio apud Deum, en remuant un seul point; car ils lisaient ainsi (Aug. l, III De Doct Christiana, c. II): Et Verbum erat apud Deum, et Deus erat. (Ici, ils mettaient le point, puis recommençaient la période.) Verbum hoc erat in principio apud Deum. Ils mettaient le point après l’erat, au lieu de le mettre après le Verbum; ce qu’ils faisaient de peur d’être convaincus par ce texte que le Verbe est Dieu: tant il faut peu pour altérer cette Parole sacrée.
Quand le vin est meilleur il se ressent plutôt du goût étranger, et la symétrie d’un excellent tableau ne peut souffrir le mélange de nouvelles couleurs. Le sacré dépôt des Saintes Écritures doit être gardé bien consciencieusement.
ARTICLE III
Quels sont les livres sacrés de la parole de Dieu
Tous les livres sacrés sont premièrement divisés en deux, en ceux de l’Ancien Testament et ceux du Nouveau: puis, autant les uns que les autres sont partagés en deux rangs; car il y a des Livres, tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, desquels on n’a jamais douté qu’ils fussent sacrés et canoniques, il y en a desquels l’on a douté pour un temps, mais enfin ont été reçus avec ceux du premier rang.
Ceux du premier rang, de l’Ancien Testament, sont les cinq de Moïse, Josué, les Juges, Ruth, 4 des Rois, 2 de Paralipomènes, 2 d’Esdras et de Néhémie, Job, 150 Psaumes, les Proverbes, l’Ecclésiaste, les Cantiques, les 4 Prophètes plus grands, les douze moindres. Ceux-ci furent canonisés par le grand Sinode où se trouva Esdras et y fut scribe, et jamais personne ne douta de leur autorité qui ne fût tenu péremptoirement hérétique, comme notre docte Genebrard va déduisant en sa Chronologie. Le second rang contient ceux-ci: Esther, Baruch, une partie de Daniel, Tobie, Judith, la Sagesse, l’Ecclésiastique, les Maccabées, premier et second. Et quant à ceux-ci il y a grande apparence, au dire du même docteur Genebrard, qu’en l’assemblée qui se fit en Jérusalem pour envoyer les 72 interprètes en Égypte, ces Livres, qui n’étaient encore en être quand Esras fit le premier canon, furent alors canonisés, au moins tacitement, puisqu’ils furent envoyés avec les autres pour être traduits; hormis les Maccabées, qui furent reçus en une autre assemblée par après, en laquelle les précédents furent derechef approuvés: mais comme que ce soit, parce que ce second canon ne fut pas fait si authentiquement que le premier, cette canonisation ne leur peut acquérir une entière et indubitable autorité parmi les Juifs, ni les égaler aux Livres du premier rang.
Ainsi dirai-je des Livres du Nouveau Testament, qu’il y en a du premier rang, qui ont toujours été reconnus pour sacrés et canoniques entre les catholiques: tels sont les quatre Évangiles, selon saint Matthieu, saint Marc, saint Luc, saint Jean, les Actes des Apôtres, toutes les Épîtres de saint Paul hormis celle aux Hébreux, une de saint Pierre, une de saint Jean. Ceux du second rang sont l’Épître aux Hébreux, celle de saint Jacques, la seconde de saint Pierre, la seconde et la troisième de saint Jean, celle de saint Jude, l’Apocalypse, et certaines parties de saint Marc, de saint Luc et de l’Évangile et la première Épître de saint Jean: et ceux-ci ne furent pas d’indubitable autorité en l’Église au commencement, mais, avec le temps, enfin furent reconnus comme ouvrage sacré du Saint-Esprit, et non pas tout à coup, mais à diverses fois. Et premièrement, outre ceux du premier rang tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, environ l’an 364 on reçut au concile de Laodicée (Can. LIX) (qui depuis fut approuvé au sixième concile général), le livre d’Esther, l’Épître de saint Jacques, la deuxième de saint Pierre, les deuxième et troisième de saint Jean, celle de saint Jude, et l’Épître aux Hébreux comme la quatorzième de saint Paul. Puis, quelque temps après, au troisième concile de Carthage (Can. XLVII), auquel se trouva saint Augustin, et a été confirmé au sixième concile général, de Trulles, outre les Livres précédents du second rang, furent reçus au canon, comme indubitables, Tobie, Judith, deux des Maccabées, la Sagesse, l’Ecclésiastique et l’Apocalypse; mais avant tous ceux du second rang, le Livre de Judith fut reçu et reconnu pour divin au premier concile général de Nicée, ainsi que saint Jérôme en est témoin, en sa préface sur celui-ci. Voilà comme on assembla les deux rangs en un, et furent rendus d’égale autorité en l’Église de Dieu; mais avec progrès et succession, comme une belle aube levante qui peu à peu éclaire notre hémisphère. Ainsi fut dressée au concile de Carthage la même liste des Livres canoniques qui a depuis toujours été en l’Église catholique, et fut confirmée au sixième concile général (Can. II), au grand concile de Florence en l’Union des Arméniens, et en notre âge au concile de Trente, et fut suivie par saint Augustin (L. II De Doct Christiana c. VIII).
À peu que je n’ai oublié de dire, vous ne devez point entrer en scrupule sur ce que je viens de déduire, encore que Baruch ne soit pas nommément cité au concile de Carthage, mais seulement en ceux de Florence et de Trente; car, d’autant que Baruch était secrétaire de Jérémie (XXXVI, 4), on mettait en compte parmi les Anciens le Livre de Baruch comme un accessoire ou appendice de Jérémie, le comprenant sous iCelui, ainsi que cet excellent théologien Belarmin le prouve en ses Controverses. Mais il me suffit d’avoir dit ceci; mon Mémorial n’est pas obligé de s’arrêter sur chaque particularité. En somme, tous les Livres, tant du premier que du second rang, sont également certains, sacrés et canoniques.
ARTICLE IV
Première violation des Saintes Écritures faite par les réformateurs, retranchant plusieurs pièces de celles-ci
Voilà les Livres sacrés et canoniques, que l’Église a reçus et reconnus unanimement depuis douze cents ans: et avec quelle autorité ont osé ces nouveaux réformateurs biffer tout en un coup tant de nobles parties de la Bible? Ils ont raclé une partie d’Esther, Baruch, Tobie, Judith, la Sagesse, l’Ecclésiastique, les Maccabées; qui leur a dit que ces Livres ne sont pas légitimes et recevables? Pourquoi démembrent-ils ainsi ce sacré corps des Écritures?
Voici leurs principales raisons, ainsi que j’ai pu recueillir de la vielle préface, faite devant les Livres prétendus apocryphes imprimés à Neuchâtel, de la traduction de Pierre Robert, autrement Olivetanus, parent et ami de Calvin, et encore de la plus nouvelle, faite sur les mêmes Livres par les professeurs et pasteurs prétendus de l’Église de Genève, l’an 1588.
1. «Ils ne se trouvent ni en hébreu ni en chaldéen, langues dans lesquelles jadis ont été écrits (hormis à l’aventure le Livre de Sagesse), dont grande difficulté serait de les restituer.» 2. «Ils ne sont point reçus comme légitimes des Hébreux» ; 3. « ni de toute l’Église». 4. Saint Jérôme dit qu’ils ne sont point estimés «idoines» pour «corroborer l’autorité des doctrines ecclésiastiques» (Praefat in lib. Salom., Ad Chromat. et Heliodor). 5. Le Droit canon «en profère son jugement (Can. Sta Romana, Dist XV). 6. et la Glose (Can. Canones, Dist XVI), «qui dit qu’on les lit mais non point en général, comme si elle voulait dire que génialement partout ne soient point approuvés».7. «Ils ont été corrompus et falsifiés», comme dit Eusèbe (L. IV, c. XXII); 8. «notamment les Maccabées», 9. et spécialement le second, que saint Jérôme dit «n’avoir trouvé en hébreu «(In Prologo galeato, ad libros Sam. et Mal.). Voilà les raisons d’Olivetanus. 10. Il y a en ceux-là «plusieurs choses fausses», dit la nouvelle préface. Voyons maintenant ce que valent ces belles recherches.
1. Et quant à la première: êtes-vous d’avis de ne pas recevoir ces Livres parce qu’ils ne se trouvent pas en hébreu ou en chaldéen? Recevez donc Tobie, car saint Jérôme atteste qu’il l’a traduit du chaldéen en latin, en l’épître que vous citez vous-mêmes (Epistola ad Chromatium et Heliodorum), qui me fait croire que vous n’êtes guère gens de bonne foi; et Judith, pourquoi non? qui a aussi bien été écrit en chaldéen, comme dit le même saint Jérôme, au Prologue; et si saint Jérôme dit qu’il n’a pu trouver le 2. des Maccabées en hébreu, qu’en peut mais le premier? Recevez-le toujours à bon compte, nous traiterons après du second. Ainsi vous dirai-je de l’Ecclésiastique, que saint Jérôme a eu et trouvé en hébreu, comme il dit en sa préface sur les Livres de Salomon. Puis donc que vous rejetez également ces Livres écrits en hébreu et chaldéen avec les autres qui ne sont pas écrits en même langage, il vous faut chercher un autre prétexte que celui que vous avez allégué, pour racler ces Livres du canon: quand vous dites que vous les rejetez parce qu’ils ne sont écrits ni en hébreu ni en chaldéen, ce n’est pas cela, car vous ne rejetteriez pas, à ce compte, Tobie, Judith, le premier des Maccabées, l’Ecclésiastique, qui sont écrits en hébreu ou en chaldéen. Mais parlons maintenant pour les autres livres, qui sont écrits en autre langage que celui que vous voulez. Où trouvez-vous que la règle de bien recevoir les Saintes Écritures soit qu’elles soient écrites en ces langages-là plutôt qu’en grec ou latin? Vous dites qu’il ne faut rien recevoir en matière de religion que ce qui est écrit, et apportez en votre belle préface le dire des jurisconsultes: Eribescimus sine lege loqui; ne vous semble-t-il pas que la dispute qui se fait sur la validité ou l’invalidité des écritures soit l’une des plus importantes en matière de religion? Sus donc, ou demeurez honteux, ou produisez la Sainte Écriture pour la négative que vous soutenez: certes, le Saint-Esprit se déclare aussi bien en grec qu’en chaldéen.
On aurait, dites-vous, «grande difficulté de les restituer», puisqu’on ne les a pas en leur langue originelle. Est-ce cela qui vous fâche? Mais pour Dieu, dites-moi, qui vous a dit qu’ils sont perdus, corrompus ou altérés, pour avoir besoin de restitution? Vous présupposez peut-être que ceux qui les auront traduits sur l’original auront mal traduit, et vous voudriez avoir l’original pour les collationner et les juger. Laissez-vous donc entendre, et dites qu’ils sont apocryphes parce que vous n’en pouvez pas être vous-même le traducteur sur l’original, et que vous ne vous pouvez fier au jugement du traducteur: il n’y aura donc rien d’assuré que ce que vous aurez contrôlé? Montrez-moi cette règle d’assurance en l’Écriture. Plus, êtes-vous bien assuré d’avoir les textes hébreux des Livres du premier rang ainsi purs et nets comme ils étaient au temps des Apôtres et des 70? Gardez-vous de méprendre; certes, vous ne les suivez pas toujours, et ne sauriez en bonne conscience: montrez-moi encore cela en la Sainte Écriture. Voilà donc votre première raison bien déraisonnable.
2. Quant à ce que vous dites que ces Livres que vous appelez apocryphes ne sont point reçus par les Hébreux, vous ne dites rien de nouveau ni d’important; saint Augustin proteste bien haut: «Libros Machabeorum non Judaei sed Ecclesia Catholica pro canonicis habet: Non les Juifs, mais l’Église catholique tient les Livres des Maccabées pour canoniques» (L. XVIII de la Cité, c. XXXVI). Dieu merci, nous ne sommes pas des juifs, nous sommes catholiques: montrez-moi par l’Écriture que l’Église chrétienne n’aie pas autant de pouvoir pour autoriser les Livres sacrés qu’en avait la Mosaïque: il n’y a en cela ni Écriture ni raison qui le montre.
3. Oui, mais toute l’Église même ne les reçoit pas, dites-vous. Et de quelle Église entendez-vous? Certes, l’Église catholique, qui est la seule vraie, les reçoit, comme saint Augustin vient de vous attester maintenant, et le répète encore ailleurs: le concile de Carthage, le sixième concile général de Trulles, celui de Florence et cent auteurs anciens en sont témoins irréprochables, et saint Jérôme nommément, qui atteste du livre de Judith qui fut reçu au premier concile de Nicée. Peut-être voulez-vous dire qu’anciennement quelques catholiques douteront de leur autorité; c’est selon la division que j’ai faite ci-dessus: mais pourquoi cela? Le doute de ceux-là a-t-il pu empêcher la résolution de leurs successeurs? Est-ce à dire que, si on n’est pas tout au premier coup résolu, il faille toujours demeurer en branle, incertain et irrésolu? N’a-t-on pas été pour un temps incertain de l’Apocalypse et d’Esther? Vous ne l’oseriez nier, j’ai de trop bons témoins; d’Esther, saint Athanase et saint Grégoire de Nazianze, de l’Apocalypse, le concile de Laodicée: et néanmoins vous les recevez; ou recevez-les tous, puisqu’ils sont d’égale condition, ou n’en recevez point, par même raison. Mais, au nom de Dieu, quelle humeur vous prend-il d’alléguer ici l’Église, l’autorité de laquelle vous tenez cent fois plus incertaine que ces Livres même, et que vous dites avoir été fautive, inconstante, voire apocryphe, si apocryphe veut dire caché? Vous ne la prisez que pour la mépriser et la faire paraître inconstante, tantôt avouant tantôt désavouant ces Livres. Mais il y a bien à dire entre douter d’une chose si elle est recevable, et la rejeter: le doute n’empêche pas la résolution suivante, mais en est un préalable; rejeter présuppose résolution. Être inconstant, ce n’est pas changer un doute en résolution, mais oui bien changer de résolution en doute; ce n’est pas instabilité de s’affermir après l’ébranlement, mais oui bien de s’ébranler après l’affermissement. L’Église donc, ayant pour un temps laissé ces Livres en doute, les a enfin reçus en résolution authentique; et vous voulez que de cette résolution elle retourne au doute. C’est le propre de l’hérésie et non de l’Église de profiter ainsi de mal en pis (II Tim. III, 13); mais de ceci ailleurs.
4. Quant à saint Jérôme que vous alléguez, ce n’est rien à propos, puisque de son temps l’Église n’avait encore pas pris la résolution qu’elle a prise depuis, touchant la canonisation de ces Livres, hormis pour celui de Judith.
5. Et le canon Sancta Romana, qui est de Gelaise premier, je crois que vous l’avez rencontré à tâtons, car il est tout contre vous; puisque, censurant les Livres apocryphes, il n’en nomme pas un de ceux que nous recevons, mais au contraire atteste que Tobie et les Maccabées étaient reçus publiquement en l’Église.
6. Et la pauvre Glose ne mérite pas que vous la glosiez ainsi, puisqu’elle dit clairement (Can. Canones, Dist. XVI) que «ces Livres sont leur, mais non peut-être généralement». Ce «peut-être» la garde de mentir, et vous l’avez oublié; et si elle met en compte ces Livres ici dont est question, comme apocryphes, c’est parce qu’elle croyait qu’apocryphe voulait dire n’avoir point de certain auteur, et partant y enrôler comme apocryphe le Livre des Juges: et sa sentence n’est pas si authentique qu’elle passe en chose jugée; enfin, ce n’est qu’une glose.
7. Et ces falsifications que vous alléguez ne sont en point de façon suffisantes pour abolir l’autorité de ces Livres, parce qu’ils ont été justifiés et épurés de toute corruption avant que l’Église les reçût. Certes, tous les Livres de la Sainte Écriture ont été corrompus par les anciens ennemis de l’Église, mais, par la providence de Dieu, ils sont demeurés francs et nets en la main de l’Église comme un sacré dépôt, et jamais on n’a pu gâter tant d’exemplaires qu’il n’en soit assez demeuré pour restaurer les autres.
8. Mais vous voulez surtout que les Maccabées nous tombent des mains, quand vous dites qu’ils ont été corrompus; or, puisque vous n’avancez qu’une simple affirmation, je n’y parerai que par une simple négation.
9. Saint Jérôme dit qu’il n’a su trouver le 2. en hébreu; et bien, que le premier y soit; le second n’est que comme une épître que les Anciens d’Israël envoyèrent aux frères juifs qui étaient hors de la Judée, et si elle est écrite au langage le plus connu et commun de ce temps-là, s’ensuit-il qu’elle ne soit pas recevable? Les Égyptiens avaient en usage le langage grec beaucoup plus que l’Hébreu, comme montra bien Ptolémée quand il procura la version des 72; voilà pourquoi ce Second Livre des Maccabées, qui était comme une épître ou commentaire envoyé pour la consolation des Juifs qui habitaient en Égypte, a été écrit en grec plus tôt qu’en hébreu.
10. Reste que les nouveaux préfaceurs montrent ces faussetés desquelles ils accusent ces Livres, ce qu’à la vérité ils ne feront jamais; mais je les vois venir: ils produiront l’intercession des Saints, la prière pour les trépassés, le franc arbitre, l’honneur des reliques et semblables points, qui sont expressément confirmés dans les Livres des Maccabées, en l’Ecclésiastique et autres Livres qu’ils prétendent apocryphes. Prenez garde, pour Dieu, que votre jugement ne vous trompe; pourquoi, je vous prie, appelez-vous faussetés ce que toute l’Antiquité a tenu pour articles de foi? Que ne censurez-vous plutôt vos fantaisies, qui ne veulent embrasser la doctrine de ces Livres, que de censurer ces Livres, reçus de si longtemps, parce qu’ils ne secondent pas à vos humeurs? parce que vous ne voulez pas croire ce que les Livres enseignent, vous les condamnez; et que ne condamnez-vous plutôt votre témérité, qui se rend incrédule à leurs enseignements?
Voilà, ce me semble, toutes vos raisons évanouies, et n’en sauriez produire d’autres; mais nous saurons bien dire que, s’il est ainsi loisible indifféremment de rejeter ou révoquer en doute l’autorité des Écritures desquelles on a douté jadis, quoique l’Église en ait déterminé, il faudra rejeter ou douter d’une grande partie de l’Ancien et du Nouveau Testament. Ce n’est donc pas un petit gain à l’ennemi du christianisme, d’avoir de plein saut raclé en la Sainte Écriture tant de nobles parties. Passons outre.
ARTICLE V
Seconde violation des
écritures par la règle que les
réformateurs produisent pour discerner
les Livres sacrés d’avec les autres et de quelques menus retranchements d’iceux
qui s’ensuivent
Le marchand rusé tient en montre les moindres pièces de sa boutique, et les offre les premières aux acheteurs, pour essayer s’il les pourra déduire et vendre à quelque niais. Les raisons que les réformateurs ont avancées au chapitre précédent ne sont que tromperies, comme nous l’avons vu, desquelles on se sert comme d’amusement, pour voir si quelque simple et faible cervelle s’en voudrait contenter: et de fait, quand on vient au joindre, ils confessent que ni l’autorité de l’Église, ni de saint Jérôme, ni de la Glose, ni du chaldéen, ni de l’hébreu, n’est pas cause suffisante pour recevoir ou rejeter quelque écriture. Voici leur protestation en la Confession de foi présentée au Roi de France par les Français prétendus reformés: après qu’ils ont mis en liste, en l’article troisième, les Livres qu’ils veulent recevoir, ils écrivent ainsi en l’article quatrième: «Nous connaissons ces Livres être canoniques et règle très certaine de notre foi, non tant par le commun accord et consentement de l’Église, que par le témoignage et persuasion intérieure du Saint-Esprit, qui nous les fait discerner d’avec les autres livres ecclésiastiques.» Quittant donc le champ des raisons précédentes pour se mettre à couvert, ils se jettent dans l’intérieure, secrète et invisible persuasion qu’ils estiment être faite en eux par le Saint-Esprit.
Or, à la vérité, c’est bien procédé à eux de ne vouloir s’appuyer en cet article sur le commun accord et consentement de l’Église; puisque ce commun accord a canonisé l’Ecclésiastique, les Livres des Maccabées, tout autant et aussitôt que l’Apocalypse, et néanmoins ils veulent recevoir celui-ci et rejeter ceux-là: Judith, autorisé par le grand premier et irréprochable concile de Nicée, est biffé par les réformeurs; ils ont donc raison de confesser que, en la réception des Livres canoniques, ils ne reçoivent point l’accord et consentement de l’Église, qui ne fut jamais plus grand ni solennel qu’en ce premier concile. Mais pour Dieu, voyez la ruse. «Nous connaissons, disent-ils, ces Livres être canoniques, non tant par le commun accord de l’Église.» À les entendre parler, ne diriez-vous pas qu’au moins en quelque façon ils se laissent guider à l’Église? Leur parler n’est pas franc: il semble qu’ils ne refusent pas du tout crédit au commun accord des chrétiens, mais que seulement ils ne le reçoivent pas au même degré que leur persuasion intérieure, et néanmoins ils n’en tiennent aucun compte; mais ils vont ainsi retenus en leur langage pour ne pas paraître du tout incivil et déraisonnables. Car, je vous prie, s’ils déféraient tant soit peu à l’autorité ecclésiastique, pourquoi recevraient-ils plutôt l’Apocalypse que Judith ou les Maccabées, desquels saint Augustin et saint Jérôme nous sont fidèles témoins qu’ils ont été reçus unanimement de toute l’Église catholique? et les conciles de Carthage, Trulles, de Florence nous en assurent. Pourquoi disent-ils donc, qu’ils ne reçoivent pas les Livres sacrés «tant par le commun accord de l’Église que par l’intérieure persuasion»? puisque le commun accord de l’Église n’y a ni rang ni lieu. C’est leur coutume, quand ils veulent produire quelque opinion étrange, de ne pas parler clair et net, pour laisser à penser aux lecteurs quelque chose de mieux.
Maintenant, voyons quelle règle ils ont pour discerner les Livres canoniques d’avec les autres ecclésiastiques: «Le témoignage, disent-ils, et persuasion intérieure du Saint-Esprit.» Ô Dieu, quelle cachette, quel brouillard, quelle nuit; ne nous voilà pas bien éclaircis en un si important et grave différend? On demande comme l’on peut connaître les Livres canoniques, on voudrait bien avoir quelque règle pour les discerner, et l’on nous produit ce qui se passe en l’intérieur de l’âme, que personne ne voit, personne ne connaît, sinon l’âme même et son Créateur.
1. Montrez-moi clairement que ces inspirations et persuasions que vous prétendez sont du saint et non du Saint-Esprit; qui ne sait que l’esprit de ténèbres comparaît bien souvent en habit de lumière?
Montrez-moi clairement que, alors que vous me dites que telle et telle inspiration se passent en votre conscience, vous ne mentez point, vous ne me trompez point. Vous dites que vous sentez cette persuasion en vous, mais pourquoi suis-je obligé de vous croire? Votre parole est-elle si puissante, que je sois forcé sous son autorité de croire que vous pensez et sentez ce que vous dites? Je veux vous tenir pour gens de bien, mais quand il s’agit des fondements de ma foi, comme est de recevoir ou rejeter les Écritures ecclésiastiques, je ne trouve ni vos pensées ni vos paroles assez fermes pour me servir de base.
3. Cet esprit fait-il ses persuasions indifféremment à chacun, ou seulement à quelques-uns en particulier? si à chacun, et que veut dire que tant de millions de catholiques ne s’en sont jamais aperçus, ni tant de femmes, de laboureurs et autres parmi vous? si c’est à quelques-uns en particulier, montrez-les moi, je vous prie, et pourquoi à ceux-là plutôt qu’aux autres? quelle marque me les fera connaître et trier de la presse du reste des hommes? Me faudra-t-il croire au premier qui dira d’en être? ce serait trop nous mettre à l’abandon et à la merci des séducteurs: montrez-moi donc quelque règle infaillible pour connaître ces inspirés et persuadés, ou me permettez que je n’en crois pas un.
Mais en conscience, vous semble-t-il que la persuasion intérieure soit un moyen suffisant pour discerner les Saintes Écritures, et mettre les peuples hors de doute? Que veut donc dire que Luther racle l’Épître de saint Jacques, laquelle Calvin reçoit? accordez un peu, je vous prie, cet esprit et sa persuasion, qui persuade à l’un de rejeter ce qu’il persuade à l’autre de recevoir. Vous direz peut-être que Luther se trompe, il en dira tout autant de vous; à qui croire? Luther se moque de l’Ecclésiaste, il tient Job pour fable; lui opposerez-vous votre persuasion? il vous opposera la sienne: ainsi, cet esprit, se combattant soi-même, ne vous laissera d’autre résolution que de vous bien opiniâtrer de part et d’autre.
Puis, quelle raison y a-t-il que le Saint-Esprit aille inspirant ce que chacun doit croire à des je-ne-sais-qui, à Luther, à Calvin, ayant abandonné sans aucune telle inspiration les Conciles et l’Église tout entière? Nous ne nions pas, pour parler clairement, que la connaissance des vrais Livres sacrés ne soit un don du Saint-Esprit, mais nous disons que le Saint-Esprit la donne aux particuliers par l’entremise de l’Église. Certes, quand Dieu aurait révélé mille fois une chose à quelque particulier nous ne serions pas obligés de le croire, sinon que Dieu le marquât tellement que nous ne puissions plus révoquer en doute sa fidélité; mais nous ne voyons rien de tel en vos reformeurs. En un mot, c’est à l’Église générale que le Saint-Esprit adresse immédiatement ses inspirations et persuasions, puis, par la prédication de l’Église, il les communique aux particuliers; c’est l’Épouse en laquelle le lait est engendré, puis les enfants le sucent de ses mamelles: mais vous voulez, au rebours, que Dieu inspire aux particuliers, et par leur moyen à l’Église, que les enfants reçoivent le lait, et que la mère soit nourrie à leurs tétins; chose absurde.
Or, si l’Écriture n’est violée et sa majesté lésée par l’établissement de ces inspirations intérieures et particulières, jamais elle ne fut ni ne sera violée; car ainsi la porte est ouverte à chacun de recevoir ou rejeter des Écritures ce que bon lui semblera. Hé de grâce, pourquoi permettra-t-on plus tôt à Calvin de racler la Sagesse ou les Macabres, qu’à Luther de lever l’Épître de saint Jacques ou l’Apocalypse, ou à Castalio, le Cantique des cantiques, ou aux Anabaptistes, l’Évangile de saint Marc, ou à un autre, la Genèse et l’Exode? si tous protestent de l’intérieure révélation, pourquoi croira-t-on plutôt l’un que l’autre? Ainsi cette Règle sacrée, sous prétexte du Saint-Esprit demeurera déréglée, par la témérité de chaque séducteur. Connaissez, je vous prie, le stratagème. On a levé toute autorité à la Tradition, à l’Église, aux Conciles; que demeure-t-il plus? l’Écriture. L’ennemi est fin; s’il la voulait arracher tout à coup il donnerait l’alarme; il établit un moyen certain et infaillible pour la lever pièce à pièce tout bellement, c’est cette opinion de l’inspiration intérieure, par laquelle chacun peut recevoir ou rejeter ce que bon lui semble: et de fait, voyez un peu le progrès de ce dessein. Calvin ôte et racle du canon Baruch, Tobie, Judith, la Sagesse, l’Ecclésiastique, les Maccabées: Luther lève l’Épître de saint Jacques, de saint Jude, la 2. de saint Pierre, la 2. et 3. de saint Jean, l’Épître aux Hébreux; il se moque de l’Ecclésiaste, et tient Job pour fable. En Daniel, Calvin a biffé le cantique des trois enfants, l’histoire de Susane et celle du dragon de Bel; item, une grande partie d’Esther. En l’Exode on a levé, à Genève et ailleurs parmi ces reformeurs, le 22e verset du chapitre II, lequel est de telle substance que ni les 70 ni les autres traducteurs ne l’auraient jamais écrit s’il n’eût été dans les originaux. De Bèze met en doute l’histoire de l’adultère, en l’Évangile de saint Jean (saint Augustin avise que jadis les ennemis du christianisme l’avaient rayé de leurs livres, mais non pas de tous, comme dit saint Jérôme). Dans les mystérieuses paroles de l’Eucharistie, ne veut-on pas ébranler l’autorité de ces mots, Qui pro vobis funditur (Luc XXII, 20), parce que le texte grec montre clairement que ce qui était au calice n’était pas vin, mais le sang du Sauveur? comme qui dirait en français, Ceci est la coupe du Nouveau Testament en mon sang, laquelle sera répandue pour vous; car en cette façon de parler, ce qui est en la coupe doit être le vrai sang, non le vin, puisque le vin n’a pas été répandu pour nous, mais le sang, et que la coupe ne peut être versée qu’à raison de ce qu’elle contient. Qui est le couteau avec lequel on a fait tant de retranchements? l’opinion de ces inspirations particulières; qu’est-ce qui fait si hardis vos reformeurs à racler, l’un cette pièce, l’autre celle-là, et l’autre une autre? le prétexte de ces persuasions intérieures de l’esprit, qui les rend souverains, chacun chez soi, au jugement de la validité ou invalidité des Écritures.
Au contraire, Messieurs, saint Augustin proteste: «Ego vero Evangelio non crederem, nisi me Catholicæ Ecclesiæ commoveret autoritas: Je ne croirais pas à l’Évangile si l’autorité de l’Église catholique ne m’émouvait»; et ailleurs: «Novum et Vetus Testamentum in illo Librorum numero recipimus quem sanctæ Ecclesiæ Catholicæ tradit autoritas: Nous recevons l’Ancien et le Nouveau Testament au nombre de Livres que l’autorité de la sainte Église catholique propose.» Le Saint-Esprit peut inspirer que bon lui semble, mais quant à l’établissement de la foi publique et générale des fidèles, il ne nous adresse qu’à l’Église; c’est à elle de proposer quelles sont les vraies Écritures, et quelles non: non qu’elle puisse donner vérité ou certitude à l’Écriture, mais elle peut bien nous faire certains et assurés de la certitude d’icelle. L’Église ne saurait rendre un livre canonique s’il ne l’est, mais elle peut bien le faire reconnaître pour tel, non pas changeant la substance du livre, mais changeant la persuasion des chrétiens, la rendant tout assurée de ce dont elle était douteuse. Que si jamais notre Rédempteur défend son Église contre les portes d’enfer, si jamais le Saint-Esprit l’inspire et conduit, c’est en cette occasion; car ce serait bien la laisser du tout et au besoin, s’il la laissait en ce cas duquel dépend le gros de notre religion. Pour vrai, nous serions très mal assurés si nous appuyions notre foi sur ces inspirations intérieures particulières, que nous ne savons si elles sont ou furent jamais que par le témoignage de certains particuliers; et supposé qu’elles soient ou aient été, nous ne savons si elles sont du vrai ou faux esprit; et supposé qu’elles soient du vrai esprit, nous ne savons si ceux qui les récitent les récitent fidèlement ou non, puisqu’ils n’ont aucune marque d’infaillibilité. Nous mériterions d’être abîmés, si nous nous jetions hors le navire de la sentence publique de l’Église, pour voguer dans le misérable esquif de ces persuasions particulières, nouvelles, discordantes; notre foi ne serait plus catholique, mais particulière.
Mais avant que je parte d’ici, je vous prie, reformeurs, dites-moi où vous avez pris le canon des Écritures que vous suivez. Vous ne l’avez pas pris des Juifs, car les Livres évangéliques n’y seraient pas, ni du concile de Laodicée, car l’Apocalypse n’y serait pas, ni du concile de Carthage ou de Florence, car l’Ecclésiastique et les Maccabées y seraient; où l’avez-vous donc pris? Pour vrai, jamais il ne fut parlé de semblable canon avant vous; l’Église ne vit jamais canon des Écritures où il n’y eut ou plus ou moins qu’au vôtre: quelle apparence y a-t-il que le Saint-Esprit se soit recelé à toute l’Antiquité, et qu’après 1500 il ait découvert à certains particuliers le rôle des vraies Écritures? Pour nous, nous suivons exactement la liste du concile de Laodicée, avec l’addition faite aux conciles de Carthage et de Florence; jamais homme de jugement ne laissera ces conciles, pour suivre les persuasions des particuliers. Voilà donc la fontaine et la source de toute la violation qu’on a faite de cette sainte Règle; c’est quand on s’est imaginé de ne la recevoir qu’à la mesure et règle des inspirations que chacun croit et pense sentir.
ARTICLE VI
Combien la majesté des Saintes Écritures a été violée dans les interprétations et versions des hérétiques
Afin que les religionnaires de ce temps déréglassent du tout cette première et très sainte Règle de notre foi, ils ne sont pas contentés de l’accourcir et défaire de tant de belles pièces, mais l’ont contournée et détournée chacun à sa poste, et au lieu d’ajuster leur savoir à cette règle, ils l’ont réglée elle-même à l’équerre de leur propre suffisance, ou petite ou grande. L’Église avait généralement reçu, il y a plus de mille ans, la version latine que l’Église catholique produit, saint Jérôme, tant savant homme, en était l’auteur ou le correcteur; quand voici en notre âge s’élever un épais brouillard de l’esprit de tournoiement (Is. XIX, 14), lequel a tellement ébloui ces regrateurs de vielles opinions qui ont couru ci-devant, que chacun a voulu tourner, qui d’un côté qui d’autre, et chacun au biais de son jugement, cette sainte sacrée Écriture de Dieu: en quoi, qui ne voit la profanation de ce vase sacré de la sainte lettre, dans laquelle se conservait le précieux baume de la doctrine évangélique? Car, n’eût-ce pas été profaner l’Arche de l’alliance, si quelqu’un eût voulu maintenir qu’un chacun la pouvait prendre, la porter chez soi et la démonter toute et dépecer, puis lui bailler telle forme qu’il eût voulu, pourvu qu’il y eût quelque apparence d’Arche? et qu’est-ce autre chose soutenir que l’on peut prendre les Écritures, les tourner et accommoder chacun selon sa suffisance? Et néanmoins, des lors qu’on assure que l’édition ordinaire de l’Église est si difforme qu’il la faut rebâtir tout à neuf, et qu’un homme particulier y met la main et commence ce train, la porte est ouverte à la témérité: car si Luther l’ose faire, et pourquoi non Érasme? et si Érasme, pourquoi non Calvin ou Melancthon? pourquoi non Henricus Mercerus, Sebastien Castalio, Bèze, et le reste du monde? pourvu qu’on sache quelques vers de Pindare, et quatre ou cinq mots d’hébreu, auprès de quelques bons Trésors de l’une et l’autre langue. Et comme se peuvent faire tant de versions, par si différentes cervelles, sans la totale destruction de la sincérité de l’Écriture?
Que dites-vous? que l’édition ordinaire est corrompue? Nous avouons que les transcriveurs et les imprimeurs y ont laissé couler certaines équivoques, de fort peu d’importance (si toutefois il y a rien en l’Écriture qui puisse être dit de peu d’importance), lesquels le concile de Trente (sess. IV) commande d’être levés, et que d’ores en avant on prenne garde à la faire imprimer le plus correctement qu’il sera possible; au reste, il n’y a rien qui n’y soit très sortable au sens du Saint-Esprit qui en est l’auteur: comme ont montré ci-devant tant de doctes gens des nôtres (Genbrard, in préf. Psalt. et in Psalt; Titelman in Prol. Apologetico; Toletan, in I pag. Apol.; Belarminus, Controv. De Verbo Dei, l, II, c. ix-xiv, et alii), qui se sont opposés à la témérité de ces nouveaux formateurs de religion, que ce serait perdre du temps d’en vouloir parler davantage; outre ce que ce serait folie à moi de vouloir parler de la naïveté des traductions, qui ne sus jamais bonnement lire avec les points en l’une des langues nécessaires à cette connaissance, et ne suis guère plus savant en l’autre. Mais quoi? qu’avez-vous fait de mieux? chacun a prisé la sienne, chacun a méprisé celle d’autrui; on a tournaillé tant qu’on a voulu, mais personne ne se compte de la version de son compagnon: qu’est-ce autre chose que renverser la majesté de l’Écriture, et la mettre en mépris vers les peuples, qui pensent que cette diversité d’éditions vienne plutôt de l’incertitude de l’Écriture que de la bigarrure des traducteurs? bigarrure laquelle seule nous doit mettre en assurance de l’ancienne traduction, laquelle, comme dit le Concile, l’Église a si longuement, si constamment et si unanimement approuvée.
ARTICLE VII
Que s’il en va ainsi des versions latines, combien sont grand le mépris et la profanation qui se sont faits dans les versions françaises, allemandes, polonaises et autres langues: et néanmoins voici un des plus prégnants artifices que l’ennemi du christianisme et d’unité ait employé en notre âge pour attirer les peuples à ses cordelles; il connaissait la curiosité des hommes, et combien chacun prise son jugement propre, et partant il a induit tous les sectaires à traduire les Saintes Écritures, chacun en la langue de la province ou il se cantonne, et à maintenir cette opinion inouïe, que chacun était capable d’entendre les Écritures, que tous devaient les lire, et que les offices publiques se devaient célébrer et chanter en la langue vulgaire de chaque province.
Mais qui ne voit le stratagème? il n’y a rien au monde qui passant par plusieurs mains ne s’altère, et perde son premier lustre. Le vin qu’on a beaucoup versé et reversé s’évente et perd sa force, la cire étant maniée change de couleur, la monnaie en perd ses caractères; croyez aussi que l’Écriture sainte, passant par tant de divers verseurs, en tant de versions et reversions, ne peut que s’altérer. Que si aux versions latines il y a tant de variété d’opinions entre ces tournoyeurs, combien y en a-t-il davantage dans les éditions vulgaires et maternelles d’un chacun, esquelles chacun ne peut pas reprendre ni contrôler. C’est une bien grande licence à ceux qui traduisent, de savoir qu’ils ne seront point contrôlés par ceux de leur province même; chaque province n’a pas tant d’yeux clairvoyants comme la France et l’Allemagne. «Savons-nous bien, dit un docte profane (Montaigne, 1, I, c. lvi), qu’en Basque et en Bretagne il y ait des juges assez pour établir cette traduction faite en leur langue? l’Église universelle n’a point de plus ardu jugement à faire.» C’est l’intention de Satan de corrompre l’intégrité de ce testament; il sait ce qu’il importe de troubler la fontaine et de l’empoisonner, c’est gâter toute la troupe également.
Mais disons candidement; ne savons-nous pas que les Apôtres parlaient toutes les langues (Act. II, 9-11)? et que veut dire qu’ils n’écrivirent leurs Évangiles et Épîtres qu’en hébreu, comme saint Jérôme atteste de l’Évangile de saint Matthieu (Préf. in Mt.), en latin, comme quelques-uns pensent de celui de saint Marc, et en grec, comme on tient des autres Évangiles; qui furent les trois langues choisies (Ex Pontificali Damasi, in vita Petri, Concilia an. 43; Hilar, Préf. in Psalmos, §15), dès la Croix même de Notre-Seigneur, pour la prédication du Crucifix? Ne porterent-ils pas l’Évangile par tout le monde, et au monde n’y avait-il point d’autre langage que ces trois-là? si avait à la vérité (Act. 2, 11), et néanmoins ils ne jugèrent pas être expédient de diversifier en tant de langues leurs écrits: qui méprisera donc la coutume de notre Église, qui a pour son garant l’imitation des Apôtres? De quoi nous avons une notable trace et piste en l’Évangile: car le jour que Notre-Seigneur entra en Jérusalem, les troupes allaient criant, Osanna filio David; bendictus qui venit in nomine Domini; osanna in excelsis (Mt. XXI, 9); et cette parole, Osanna, a été laissée en son entier parmi les textes grecs de saint Marc et saint Jean, signe que c’était la même parole du peuple: or est-il que Osanna, ou bien Osianna (et l’un vaut l’autre, disent les doctes en la langue ), est une parole hébraïque, non syriaque, prise, avec le reste de cette louange-là qui fut donnée à Notre-Seigneur, du Psaume CXVII (24). Ces peuples, donc, avaient accoustumé de dire les Psaumes en hébreu, et néanmoins l’hébreu n’était plus leur langue vulgaire, ainsi qu’on peut connaître de plusieurs paroles dites en l’Évangile par Notre-Seigneur, qui étaient syriaques, que les Évangélistes ont gardées, comme Abba, Haceldema, Golgotha, Pascha et autres, que les doctes tiennent n’être pas hébraïques pures mais syriaques, quoiqu’elles soient appelées hébraïques parce que c’était le langage vulgaire des Hébreux dès la captivité de Babylone. Laquelle, outre le grand poids qu’elle doit avoir pour contrebalancer à toutes nos curiosités, a une raison que je tiens pour très bonne; c’est que les autres langues ne sont point réglées, mais de ville en ville se changent en accents, en phrases et paroles, elles se changent de saison en saison, et de siècle en siècle. Qu’on prenne en main les Mémoires du sire de Joinville, ou encore celles de Philippe de Commines; on verra que nous n’avons pas du tout changé leur langage: qui néanmoins devaient être des plus polis de leur temps, étant tous deux nourris en court. Si donc il nous fallait avoir (surtout pour les services publics) des bibles chacune en son langage, de cinquante ans en cinquante il faudrait remuer ménage, et toujours en ajoutant, levant ou changeant une bonne partie de la naïveté sainte de l’Écriture, qui ne se peut faire sans grande perte. Bref, c’est chose plus que raisonnable qu’une si sainte Règle comme est la sainte Parole soit conservée dans les langues réglées, car elle ne pourrait se maintenir en cette parfaite intégrité dans les langues bâtardes et déréglées.
Mais je vous avise que le saint concile de Trente (Reg IV lib. prohibit) ne rejette pas les traductions vulgaires imprimées par l’autorité des ordinaires, seulement il commande qu’on n’entreprenne pas de les lire sans congé des supérieurs; ce qui est très raisonnable, pour ne mettre pas ce couteau, tant affilé et tranchant à deux côtés (Héb. IV, 12), en la main de qui s’en pourrait égorger soi-même, de quoi nous parlerons ci-après (Art. X); et partant il ne trouve pas bon que chacun qui sait lire, sans autre assurance de sa capacité que celle qui prend de sa témérité, manie ce sacré mémorial. «Ni n’est certes raison», me souviens-je avoir lu un essai du Sieur de Montaigne, «de voir tracasser», entre les mains de toutes personnes, «par une salle et par une cuisine, le saint Livre des sacrés mystères de notre créance; ce n’est pas en passant et tumultueusement qu’il faut manier une étude si sérieuse et vénérable; ce doit être une action destinée et rassise, à laquelle on doit toujours ajouter cette préface de notre office, Sursum corda, et y apporter le corps même, disposé en contenance qui témoigne une particulière attention et révérence. Et «crois davantage», dit-il, «que la liberté à chacun de [le traduire, et]dissiper une parole si religieuse et importante à tant de sortes d’idiomes, a beaucoup plus de danger que d’utilité».
De la profanation qui se fait en employant la langue vulgaire aux offices publics
Le Concile défend (Sess. XXII) aussi que les services publics de l’Église ne se fassent pas en vulgaire, mais en langue réglée, chacun selon les anciens formulaires approuvés par l’Église. Cette défense prend en partie ses raisons de ce que j’ai déjà dit; car, s’il n’est pas expédient de traduire ainsi à tous propos de province en province le texte sacré de l’Écriture, la plus grande partie, et quasi tout ce qui est dans les offices, étant pris de la Sainte Écriture, il n’est pas convenable de le mettre non plus en français: sinon qu’il y a d’autant plus de danger de réciter dans les services publics la Sainte Écriture en vulgaire, que non seulement les vieux mais les jeunes enfants, non seulement les sages mais les fous, non seulement les hommes mais les femmes, et, en somme, qui sait et ne sait lire, pourraient tous y prendre occasion d’errer, chacun à son goût. Lisez les passages de David où il semble qu’il murmure contre Dieu de la prospérité des mauvais; vous verrez l’indiscret vulgaire s’en flatter en ses impatiences: lisez là où il semble demander vengeance sur ses ennemis; et l’esprit de vengeance s’en affublera: lisez voir ces célestes et très divines amours dans le Cantique des cantiques; qui ne saura les bien spiritualiser n’en profitera qu’en mal (2 Tim. III, 13) et ce mot d’Osée, Vade et fac tibi filios fornicationum (Osée I, 2), et ces actes des anciens Patriarches, ne donneraient-ils pas licence aux idiots?
Mais sachons un peu, de grâce, pourquoi on veut avoir les Écritures et services divins en vulgaire. Pour y apprendre la doctrine? mais certes, la doctrine ne s’en peut tirer si quelqu’un n’a ouvert l’écorce de la lettre, dans laquelle est contenue l’intelligence; ce que je déduirai tantôt en son lieu (Art. X): la prédication sert à ce point, non la récitation du service; en laquelle la Parole de Dieu est non seulement récitée, mais exposée par le pasteur. Mais qui est celui, tant houppé soit-il et ferré, qui entende sans étude les Prophéties d’Ézéchiel et autres, et les Psaumes? et que servira donc aux peuples de les ouïr, sinon pour les profaner et mettre en doute? et quant au reste, nous autres catholiques ne devons en aucune façon réduire nos offices sacrés aux langages particuliers, mais plutôt, comme notre Église est universelle en temps et en lieux, elle doit aussi faire ses services publics en un langage qui soit de même universel en temps et en lieux, tel qu’est le latin en Occident, le grec en Orient; autrement nos prêtres ne sauraient dire la messe, ni les autres l’entendre, hors de leurs contrées. L’unité et la grande étendue de nos frères requièrent que nous disions nos publiques prières en un langage qui soit un à toutes nations; en cette façon nos prières sont universelles, par le moyen de tant de gens qui en chaque province peuvent entendre le latin; et me semble en conscience que cette seule raison doit suffire, car, si nous comptons bien, nos prières ne sont pas moins entendues en latin qu’en français. Car, divisons le corps d’une république en trois parties, selon l’ancienne division française, ou, selon la nouvelle, en quatre. Il y a 4 sortes de personnes: les ecclésiastiques, les nobles, ceux de robe longue et le populas ou 3e état; les trois premiers entendent le latin ou le doivent entendre, s'ils ne le font, leur damp. Reste le 3e état, duquel encore une partie l’entend; le reste, pour vrai, si on ne parle le propre baragouin de leur contrée, à grand-peine pourrait-il entendre le simple récit des Écritures. Ce très excellent théologien Robert Belarmin (In hac quæstione Controv. de Verbo Dei, l, II, c. xv) raconte, pour l’avoir appris de lieu très assuré, qu’une bonne femme, ayant ouï en Angleterre un ministre lire le chap. 25 de l’Ecclésiastique (quoiqu’ils le tiennent sinon pour ancien, non pour canonique), parce qu’il est, là, discouru de la mauvaiseté des femmes, elle se leva, en disant: «Eh quoi? c’est la parole de Dieu? mais du diable.» Il récite encore (ibidem), le prenant de Théodoret (l 4 Hist 17 al. 16), un bon et juste mot de saint Basile le Grand: l’écuyer de cuisine de l’Empereur voulut faire l’entendu à produire certains passages de l’Écriture; Tuum est de pulmento cogitare, non dogmata divian decoquere (Vide locum Theodoreti); comme s’il eût dit: mêlez-vous de goûter vos sauces, non pas de gourmander la divine Parole.
ARTICLE IX
De la profanation des Psaumes en suivant la version de Marot et en les chantant partout indifféremment
Mais entre toutes les profanations, il me semble que celle-ci se fait voir à travers des autres, que dans les temples, publiquement et tout partout, aux champs, aux boutiques, on chante la rimaillerie de Marot comme Psaumes de David. La seule insuffisance de l’auteur, qui n’était qu’un ignorant, la lascivité de laquelle il témoigne par ses écrits, sa vie très profane et qui n’avait rien moins que du chrétien, méritait qu’on lui refusât la fréquentation de l’Église; et néanmoins son nom et ses Psaumes sont comme sacrés en vos églises, et les chante-t-on parmi vous autres comme s’ils étaient de David: là où, qui ne voit combien est violée la sacrée Parole? car le vers, sa mesure, sa contrainte ne permettent pas qu’on suive la propriété des mots de l’Écriture, mais y mêle-t-on du sien pour rendre le sens parfait et comble, et a été nécessaire à cet ignorant rimeur de choisir un sens là où il y en pouvait avoir plusieurs. Et quoi? n’est-ce pas une profanation et violation extrême d’avoir laissé à cette cervelle éventée un jugement de si grande conséquence, et puis suivre aussi étroitement le triage d’un bateleur, dans les prières publiques, comme on fit jamais jadis l’interprétation des 70, qui furent si particulièrement assistés du Saint-Esprit? combien de mots, combien de sentences couche-t-il là-dedans, qui ne furent jamais en l’Écriture; c’est bien autre que de prononcer mal scibolleth. Toutefois, on sait bien qu’il n’y a rien qui ait tant chatouillé ces curieux, et surtout les femmes, que cette autorité de chanter en l’Église et assemblée. Certes, nous ne refusons à personne de chanter avec le chœur, modestement et décemment; mais il semble plus convenable que les ecclésiastiques et députés chantent pour l’ordinaire, comme il fut fait à la dédicace du Temple de Salomon, 2 Paral. 7, § 6. Ô que l’on se plaît à faire voir sa voix dans les églises: mais ne vous trahit-on pas en ces chants qu’on vous fait faire? Je n’ai ni la commodité ni le loisir de poursuivre le reste; quand vous criez ces vers du Psaume VIII, ut sup.
Et quant à cette façon de faire chanter indifféremment, en tous lieux et en toutes occupations, les Psaumes, qui ne voit que c’est un mépris de religion? N’est-ce pas offenser la Majesté divine, de lui parler avec des paroles tant exquises comme celles des Psaumes sans aucune révérence ni attention? dire des prières par voie d’entretien, n’est-ce pas se moquer de celui à qui on parle? Quand on voit, ou à Genève ou ailleurs, un garçon de boutique se jouer au chant de ces Psaumes, et rompre le fil d’une très belle prière pour dire, Monsieur, que vous plaît-il? ne connaît-on pas bien qu’il fait un accessoire du principal, et que ce n’est sinon pour passe-temps qu’il chante cette divine chanson, qu’il croit néanmoins être du Saint-Esprit? Ne fait-il pas bon voir ces cuisiniers chanter les Psaumes de la Pénitence de David, et demander à chaque verset le lard, le chapon, la perdrix? Cette voix, dit Montaigne, « est trop divine pour n’avoir autre usage que d’exercer les poumons et plaire aux oreilles». Je confesse qu’en particulier tous lieux sont bons à prier et toute contenance qui n’est pas péché, pourvu qu’on prie d’esprit, parce que Dieu voit l’intérieur, auquel gît la principale substance de l’oraison; mais je crois que qui prie en public doit faire démonstration extérieure de la révérence que les paroles qu’il profère demandent; autrement il scandalise le prochain, qui n’est pas tenu de penser qu’il ait de la religion en l’intérieur, voyant le mépris en l’extérieur.
Je tiens, donc, que tant pour chanter comme Psaumes divins ce qui est bien souvent fantaisie de Marot, que pour le chanter irrévéremment et sans respect, on pèche très souvent, en votre tant reformée Église, contre cette parole, Spiritus est Deus, et eos qui adorant eum in spiritu et veritate oportet adorare (Jean IV, 24): car, outre ce qu’en ces Psaumes vous attribuez au Saint-Esprit bien souvent les conceptions de Marot, contre la vérité, la bouche aussi crie, parmi les rues et les cuisines, ô Seigneur, ô Seigneur, que le cœur ni l’esprit n’y sont point, mais au trafic et au gain; et, comme dit Isaïe (XIX, 13), vous vous élancez de bouche vers Dieu, et le glorifiez de vos lèvres, mais votre cœur est bien loin de lui, et vous le craignez selon les commandements et doctrines des hommes. Pour vrai, cet inconvénient de prier sans dévotion arrive bien souvent aux catholiques, mais ce n’est pas par l’aveu de l’Église, et je ne reprends pas maintenant les particuliers de votre parti, mais le corps de votre Église, laquelle par ses traductions et libertés met en usage profane ce qui devrait être en très grande révérence.
Au chapitre XIV de la Ire aux Corinthiens, Mulieres in ecclesia taceant (34) semble s’entendre aussi bien des cantiques que du reste: nos religieuses sunt in oratorio, non in ecclesia.
ARTICLE X
De la profanation des Écritures par la facilité qu’ils prétendent être en l’intelligence de l’Écriture
L’imagination doit avoir grande force sur les entendements huguenots, puisqu’elle vous persuade si fermement cette grande absurdité, que les Écritures sont aisées à chacun, et que chacun les peut entendre: et de vrai, afin de produire les traductions vulgaires avec honneur, il fallait bien parler ainsi. Mais dites la vérité; pensez-vous que la chose aille ainsi? les trouvez-vous si aisées? les entendez-vous bien? si vous le penses, j’admire votre créance, qui est non seulement sur l’expérience, mais contre ce que vous voyez et sentez. S’il est ainsi, que l’Écriture soit si aisée à entendre, à quoi faire tant de commentaires des Anciens et tant de commentaires de vos ministres? à quel propos tant d’harmonies, et à quoi faire ces écoles de théologie? Il ne faut, ce vous dit-on, que la doctrine de la pure Parole de Dieu en l’Église. Mais où est cette Parole de Dieu? en l’Écriture; et l’Écriture, est-ce quelque chose de secret? non pas, ce dit-on, aux fidèles: à quoi faire donc ces interpréteurs, ces prédicants? si vous êtes fidèles, vous y entendrez autant qu’eux; renvoyez-les aux infidèles, et gardez seulement quelques diacres pour vous donner le morceau de pain et le vin de votre souper; si vous pouvez vous repaître vous-mêmes au champ de l’Écriture, qu’avez-vous à faire de pasteurs? quelque jeune innocent et pur enfant qui saura lire en fera bien la raison. Mais d’où vient cette discorde, si fréquente et irréconciliable, qui est entre vous autres frères en Luther, sur ces seules paroles, Ceci est mon corps, et sur le point de la justification? Certes, saint Pierre n’est pas de votre avis, qui admoneste, en sa 2e Épître (III, 16), que dans les Épîtres de saint Paul il y a certains traits difficiles, que les ignorants et remuants dépravent, comme le reste de l’Écriture, à leur propre malheur. L’eunuque trésorier général d’Éthiopie était bien fidèle, puisqu’il était venu adorer au Temple de Jérusalem; il lisait Isaïe (Act. 8, 27-28), il entendait bien les paroles, puisqu’il demandait de quel Prophète s’entendait (34) ce qu’il avait lu; néanmoins il n’en avait pas l’intelligence ni l’esprit, comme lui-même confessait: Et quomodo possum si non aliquis ostenderit mihi? (31)Non seulement il n’entend pas, mais confesse de ne le pouvoir s’il n’est enseigné; et nous verrons une lavandière se vanter d’entendre aussi bien l’Écriture que saint Bernard. Ne connaissez-vous pas l’esprit de division? il faut s’assurer que l’Écriture est aisée, afin que chacun la tirasse, qui çà qui là, que chacun en fasse le maître, et qu’elle serve aux opinions et fantaisies d’un chacun. Certes, David la tenait pour malaisée, quand il disait: Da mihi intellectum ut discam mandata tua (Ps. CVIII, 73). Si on vous a laissé l’épître de saint Jérôme, ad Paulinum (Epist. LIII), devant vos bibles, lisez-la; car il empoigne cette cause tout exprès. Saint Augustin en parle en mille lieux, mais surtout en ces Confessions (L. XII, c. xiv); en l’épître 119 (c. xxi) il confesse d’ignorer beaucoup plus en l’Écriture qu’il n’y sait. Origène et saint Jérôme, celui-là en sa préface sur les Cantiques (Opera, tom. III, col. 64), celui-ci en la sienne sur Ézéchiel (Opera, tom. V, col. 15), récitent qu’il n’était pas permis aux Juifs, devant l’âge de 30 ans, lire les 3 premiers chapitres de la Genèse, le commencement et la fin d’Ézéchiel ni le Cantique des cantiques, pour la profondeur de leur difficulté, en laquelle peu de gens peuvent nager sans s’y perdre; et maintenant chacun en parle, chacun en juge, chacun s’en fait accroire.
Or, combien soit grande la profanation de ce côté, personne ne le pourrait suffisamment penser qui ne l’aurait vu: pour moi je dirai ce que je sais, et ne mens point. J’ai vu un personnage en bonne compagnie, auquel étant objectée à un sien devis la sentence de Notre-Seigneur, Qui percutit te in maxillam, praebe ei et alteram (Luc VI, 29), l’entendit aussitôt en ce sens, que comme pour flatter un enfant qui étudie bien, on lui met légèrement à petits coups la main à la joue pour l’inciter à mieux, ainsi voulait dire Notre-Seigneur, à qui te trouvera bienfaisant et t’y consolera, davantage et te flatter ou amadouer des deux côtés. Ne voilà pas un beau sens et rare? mais la raison était encore plus belle, parce que, à l’entendre autrement, ce serait contre nature, et qu’il faut interpréter l’Écriture par l’Écriture, où nous trouvons que Notre-Seigneur n’en fit pas de même quand le serviteur le frappa: c’est le fruit de votre triviale théologie. Un homme de bien, et qui à mon avis ne voudrait pas mentir, m’a raconté qu’il a ouï un ministre en ce pays, traitant de la Nativité de Notre-Seigneur, assurer qu’il n’était pas né en une crèche, et exposer le texte, qui est exprès au contraire, paraboliquement, disant: Notre-Seigneur dit bien qu’il est la vigne, et il ne l’est pas pour cela, de même, encore qu’il soit dit qu’il est né en une crèche, il n'y est pas né pour cela, mais en quelque lieu honorable, qui en comparaison de sa grandeur se pouvait appeler crèche. La couleur de cette interprétation me fait encore plus croire l’homme qui me l’a dit, car étant simple et sans savoir lire, à grand-peine qu’il l’eût controuvée. C’est chose très étrange de voir comme cette suffisance prétendue fait profaner l’Écriture.
Hic adscribenda sunt ea verba c. 35 (Aliter c. xxv, Commonit. I). Vincentii Lirinensis: Nam videas eos, etc. Ceci n’est-ce pas faire ce que dit Dieu en Ézéchiel, XXXIV, 18: Nonne satis vobis erat pascua bona depasci? insuper et reliquias pascuarum vestrarum conculcatis pedibus.
Ad hoc signum addendum est caput de prophanatione per Psalmos Davidis versibus redditos.
ARTICLE XI
Réponse aux objections, et conclusion de ce premier article
Il s’ensuit ce que vous alléguez pour votre défense. Saint Paul semble vouloir qu’on fasse le service en langue intelligible, aux Corinthiens (I Cor. 14). Vous verrez que pour cela il ne veut pas qu’on diversifie le service en toutes sortes de langages, mais seulement que les exhortations et cantiques qui se faisaient par le don des langues soient interprétés, afin que l’église où on se trouve sache ce que l’on dit: Et ideo, qui loquitur lingua, oret ut interpretur (13). Il veut donc que les louanges qui se faisaient en Corinthe se fissent en grec, car, puisqu’ils se faisaient non déjà comme services ordinaires, mais comme cantiques extraordinaires de ceux qui avaient ce don, pour consoler le peuple, il était raisonnable qu’ils se fissent en langue intelligible, ou qu’on les eût interprétés sur-le-champ; ce qu’il semble montrer quand plus bas il dit: Si ergo conveniat universa ecclesia in unum, et omnes linguis loquantur, intrent autem idiotae aut infideles, nonne dicent quod insanitis? (23) et plus bas (v 27, 28): Sive lingua quis loquitur, secundum duos aut ut multum très, et per partes, et unus interpretur; si autem non fuerit interpres, taceat in ecclesia, sibi autem loquatur et Deo. Qui ne voit qu’il ne parle pas des offices solennels en l’Église, qui ne se faisaient que par le pasteur, mais des cantiques qui se faisaient par le don des langues, qu’il voulait être entendus; car, de vrai, ne l’étant pas, cela detournait l’assemblée et ne servait de rien. Or de ces cantiques parlent plusieurs Pères, mais entre autres Tertulien, lequel déduisant la sainteté des agapes ou charités des Anciens dit (In Apol. c. xxxix): Post manualem aquam et lumina, ut quisque de Scripturis Sanctis vel de proprio ingenio potest, provocatur in medium Deo canere.
Obj. Populus hic labiis me honorat, cor autem eorum (Is. XXIX, 13): cela s’entend de ceux qui chantent et prient, en quelque langage que ce soit, et parlent de Dieu par manière d’acquit, sans révérence et dévotion; non de ceux qui parlent un langage à eux inconnu mais connu à l’Église, et néanmoins ont le cœur ravi en Dieu.
Obj. Dans les Actes des Apôtres (c. ii, 11) on louait Dieu en toutes langues: aussi faut-il, mais dans les offices universels et catholiques il y faut une langue universelle et catholique; hors de là, que toute langue confesse que le Seigneur Jésus est à la dextre de Dieu le Père (Philip. II, 11).
Au Deutéronome (XXX, 11-14), n’est-il pas dit que les commandements de Dieu ne sont pas secrets ni celés? et le Psalmiste ne dit-il pas: Praeceptum Domini lucidum (Ps. XVIII, 9); Lucerna pedibus meis verbum tuum (Ps. C XVIII, 105)? Tout cela va bien, mais il s’entend étant prêchée et expliquée et bien entendue, car, Quomodo credent sine prédicante (Rom. X, 14)? et tout ce que le grand prophète David a dit ne doit être tiré en conséquence sur un chacun.
Mais on m’objecte à tous propos: ne dois-je pas chercher la viande de mon âme et de mon salut? pauvre homme, qui le nie? mais si chacun va aux pâturages comme les vielles oies, à quoi faire les bergers? cherche les pâturages, mais avec ton pasteur. Se moquerait-on pas du malade qui voudrait chercher sa santé en Hipocrate sans l’aide du médecin? ou de celui qui voudrait chercher son droit en Justinien sans s’adresser au juge? Cherchez, lui dirait-on, votre santé, mais par le moyen des médecins; et vous, cherchez votre droit et le procurez, mais par les mains du magistrat. Quis mediocriter sanus non intelligat Scriptarum expositionem ab iis esse petendam qui earum sunt doctores? dit saint Augustin (Lib I de morib. Ecclesiæ. c. i). Quoi? si personne ne trouve son salut que qui sait lire les Écritures, que deviendront tant de pauvres idiots? certes, ils trouvent et cherchent leur salut assez suffisamment, quand ils apprennent de la bouche du pasteur le sommaire de ce qu’il faut croire, espérer, aimer, faire et demander à Dieu. Croyez qu’encore selon l’esprit il est véritable ce que disait le Sage: Melior est pauper ambulans in simplicitate sua quam dives in pravis itineribus (Prover. XXVIII, 6); et ailleurs: Simplicitas justorum diriget eos (XI, 3); et: Qui ambulat simpliciter ambulat confidenter (X, 9). Ou je ne voudrais pas dire qu’il ne faille prendre peine d’entendre, mais seulement qu’on ne doit pas penser de trouver de soi-même son salut ni son pâturage, sans la conduite de qui Dieu a constitué pour cet effet, selon le même Sage (ibid. III, 5): Ne innitaris prudentiae tuae, et, Ne sis sapiens apud temetipsum (vers 7): ce que ne font pas ceux qui pensent en leur suffisance connaître toute sorte de misères, sans observer l’ordre que Dieu à établi, qui en a fait entre nous les uns docteurs et pasteurs (Éph. IV, 11), non tous, et un chacun pour soi-même. Certes, saint Augustin (L. VIII, Conf. c viii) trouva que saint Antoine, homme indocte, ne laissait pas de savoir le chemin de Paradis, et lui avec sa doctrine en était bien loin alors, parmi les erreurs des Manichéens.
Mais j’ai quelques témoignages de l’Antiquité et quelques exemples signalés, que je veux laisser à la fin de cet article pour sa conclusion.
Saint Augustin: Admonenda fuit charitas vestra confessionnem non esse semper vocem peccatoris; quia mox ut hoc verbum sonuit [in ore] lectoris, secutus est etiam sonus tunsionis pectoris vestri. Audito, scilicet, quod Dominus ait, Confiteor tibi, Pater (Mt. XXI, 25; Luc X, 21), in hoc ipso quod sonuit Confiteor, pectora vestra tutudistis: tundere autem pectus quid est, nisi arguere quod latet in pectore, et evidenti pulsu occultum castigare peccatum? quare hoc fecistis, nisi quia audistis, Confiteor tibi, Pater? Confiteor audistis, quis est qui confitetur non attendistis; nunc ergo advertite. Voyez-vous comme le peuple entendait la leçon publique de l’Évangile, et ne l’entendait pas, sinon ce mot, Confiteor tibi, Pater?qu’il entendait par coutume, parce qu’on le disait tous au commencement de la messe, comme nous faisons maintenant: c’est sans doute que la leçon s’en faisait en latin, qui n’était pas leur langage vulgaire.
Mais qui veut voir le compte que les catholiques font de la Sainte Écriture et le respect qu’ils lui portent, qu’ils admirent le grand cardinal Borromée, lequel n’étudiait jamais les Saintes Écritures sinon à genoux, lui semblant qu’il entendait parler Dieu en icelles, et que telle révérence était due à une si divine audience. Jamais peuple ne fut mieux instruit, selon la malice du temps, que le peuple de Milan sous le cardinal Borromée; mais l’instruction du peuple ne vient pas à force de tracasser les saintes Bibles, et forme de fantaisies les Psaumes, mais de les manier, lire, ouïr, chanter et prier avec appréhension vive de la majesté de Dieu à qui on parle, de qui on lit ou écoute on la Parole, toujours avec cette préface de l’ancienne Église, Sursum corda.
Ce grand ami de Dieu, saint François, à la glorieuse et très sainte mémoire duquel on célébrait hier par tout le monde fête, nous montrait un bel exemple de l’attention et révérence avec laquelle on doit prier Dieu. Voici ce qu’en raconte le saint et fervent docteur de l’Église, saint Bonaventure (In vita S. Franc., c. x): Solitus erat vir sanctus horas canonicas non minus timorate persolvere quam dévote; nam licet oculorum, stomachi splenis et hepatis aegritudine laboraret, nolebat muro vel parieti inhaerere dum psalleret, sed horas semper erectus et sine caputio, non gyrovagis oculis nec cum aliqua syncopa persolvebat; si quando esset in itinere constitutus figebat tunc temporis gressum, hujusmodi consuetudinem reverentem et sacram propter pluviarum inundantiam non omittens; dicebat enim: si quiete comedit corpus cibum suum, futurum cum ipso vermium escam, cum quanta pace et tranquillitate accipere debet anima cibum vitae?
CHAPITRE II
Que l’Église des prétendus a violé les traditions apostoliques, 2ème règle de la foi chrétienne
ARTICLE PREMIER
Ce que nous entendons par tradition apostolique
Voici les paroles du saint concile de Trente (Sess. IV), parlant de la vérité et discipline chrétienne évangélique: Perspiciens (sancta Sinodus) hanc veritatem et disciplinam contineri in Libris scriptis et sine scripto Traditionibus, quæ ab ipsius Christi ore ab Apostolis acceptæ, aut ab ipsis Apostolis, Spiritu Sancto dictante, quasi per manus traditæ, ad nos usque pervenerunt; orthodoxorum Patrum exempla secuta, omnes Libros tam Veteris quam Novi Testamenti, cum utriusque unus Deus sit auctor, nec non Traditiones ipsas, tum ad fidem tum ad mores pertinentes, tanquam vel oretenus à Christo vel à Spiritu Sancto dictatas, et continua successione in Ecclesia Catholica servatas, pari pietatis affectu ac reverentia suscipit et veneratur. Voilà, à la vérité, un décret digne d’une assemblée qui puisse dire, Visum est Spiritui Sancto et nobis (Act. XV, 28); car il n’y a presque mot qui ne porte coup sur les adversaires et ne leur lève tous armes du poing.
Car, de quoi leur profitera aujourd’hui de crier: In vanum colunt me, docentes mandata et docrtinas hominum (Is. XXIX, 13; Marc VII, 7). Irritum fecistis mandatum Dei propter traditionem vestram (Mt. XV, 6). Ne intendas fabulis Judaicis (Tit. I, 14; I Tim. I, 4). Æmulator existenspaternarum mearum traditionum (Gal. 1, 14). Videte ne quis vos decipiat per philosophiam et inanem fallaciam, secundum traditionem hominum (Col. II, 8). Redempti estis de vana vestra conversatione paternæ traditionis (I Pet. I, 18)?Tout ceci n’est point à propos; puisque le Concile proteste clairement que les Traditions qu’il reçoit ne sont ni traditions ni doctrines des hommes, mais, quæ ab ipsius Christi Spiritu Sancto dictante, quasi per manus traditiæ, ad nos usque pervenerunt: ce sont donc Parole de Dieu, doctrine du Saint-Esprit, non des hommes. En quoi vous verrez arrêter quasi tous vos ministres, faisant des grandes harangues pour montrer qu’il ne faut mettre en comparaison la tradition humaine avec l’Écriture; mais à quel propos tout cela, sinon pour enjôler les pauvres auditeurs? car jamais nous ne dîmes cela.
En cas pareil ils produisent contre nous ce que saint Paul disait à son bon Timothée (II Tim. III, 16-17): Omnis scriptura divinitus inspirata utilis est ad docendum, ad corripiendum, ad erudiendum in justitia, ut perfectus sit homo Dei, ad omne bonum opus instructus. À qui en veulent-ils? c’est une querelle d’Allemand. Qui nie la très excellente utilité de l’Écriture, sinon les huguenots qui en lèvent des plus belles pièces comme vaines? Elles sont très utiles, certes; ce n’est pas une petite faveur que Dieu nous a faite de nous les conserver parmi tant de persécutions: mais l’utilité de l’Écriture ne rend pas les saintes Traditions inutiles, nom plus que l’usage d’un œil, d’une jambe, d’une oreille, d’une main, ne rend pas l’autre inutile; dont le Concile dit: Omnes Libros tam Veteris quam Novi Testamenti, nec non Traditiones ipsas, pari pietatis affectu ac reverentia suscipit et venerantur. Belle façon de raisonner: la foi profite, donc les œuvres ne profitent de rien.
De même (Jean XX, 30-31): Multa quidem et alia signa fecit Jesus quæ non sunt scripta in libro hoc; hæc autem scripta sunt ut credatis quod Jesus est Filius [Dei], et ut credentes vitam hæbatis in nomine ejus: donc il n’y a rien d’autre à croire que cela; belle conséquence! Nous savons bien que Quæcumque scripta sunt ad nostram doctrinam scripta sunt (Rom. XV, 4); mais cela empêchera-t-il que les Apôtres prêchent? Hæc scripta sunt ut credatis quod Jesus est Filius Dei; mais cela ne suffit pas, car, quomodo credent sine prédicante (ibid. X, 14)? Les Écritures sont données pour notre salut, mais non pas les Écritures seules, les Traditions y ont encore place: les oiseaux ont l’aile droite pour voler; donc l’aile gauche n’y sert de rien? mais l’une ne va pas sans l’autre. Je laisse à part les responces particulières, car saint Jean ne parle que des miracles qu’il avait à écrire, qu’il tient suffire pour prouver la divinité du Fils de Dieu.
Quand ils produisent ces paroles, Non addetis ad verbum quod ego præcipio vobis, nec auferetis ab eo (Deut. IV, 2); Sed licet nos aut angelus de cælo evangelizet vobis præterquam quod evangelizavimus vobis, anathema sit (Gal. I, 8), ils ne disent rien contre le Concile, qui dit expressément que la doctrine évangélique ne consiste pas seulement dans les Écritures, mais encore dans les Traditions. L’Écriture donc est Évangile, mais nom pas tout l’Évangile, car les Traditions sont l’autre partie: qui enseignera donc outre ce qu’ont enseigné les Apôtres, maudit soit-il; mais les Apôtres ont enseigné par écrit et par Tradition, et tout est Évangile. Que si vous considérez de près comme le Concile apparie les Traditions aux Écritures, vous verres qu’il ne reçoit point de Tradition contraire à l’Écriture; car il reçoit la Tradition et l’Écriture avec pareil honneur, parce que l’une et l’autre sont ruisseaux très doux et purs, qui sont partis d’une même bouche de Notre-Seigneur, comme d’une vive fontaine de sagesse, et partant ne peuvent être contraires, mais sont de même goût et qualité, et se joignant ensemble arrosent gaiement cet arbre du christianisme, quod fructum suum dabit in tempore suo (Ps. I, 3).
Nous appelons donc Tradition apostolique la doctrine, soit de la foi soit des mœurs, que Notre-Seigneur a enseignée de sa propre bouche ou par la bouche des Apôtres; laquelle n’étant point écrite dans les Livres canoniques, a été ci-devant conservée jusqu’à nous comme passant de main en main, par continuelle succession de l’Église: en un mot, c’est la Parole de Dieu vivant, imprimée non sur le papier (II Jean 12) mais dans le cœur de l’Église (II Cor. III, 2-3) seulement. Et il n’y a pas seulement Tradition des cérémonies, et de certain ordre extérieur arbitraire et de bienséance, mais, comme le dit le saint Concile, en doctrine qui appartient à la foi et même aux mœurs; quoique, quant aux Traditions des mœurs, il y en a qui nous obligent très étroitement, et d’autres qui ne nous sont proposées que par conseil et bienséance, et celles-ci n’étant observées ne nous rendent pas coupables, pourvu qu’elles soient approuvées et prisées comme saintes, et ne soient méprisées.
ARTICLE II
Nous confessons que la très sainte Écriture est très excellente et très utile; rien ne lui peut être contraire que le mensonge et l’impiété: mais pour établir ces vérités il ne faut pas rejeter celle-ci, à savoir, que les Traditions sont très utiles; données afin que nous croyions; rien ne leur est contraire que l’impiété et le mensonge; car pour établir une vérité il ne faut jamais détruire l’autre. L’Écriture est utile pour enseigner; apprenez donc de l’Écriture même qu’il faut recevoir avec honneur et créance les saintes Traditions. S’il ne faut rien ajouter à ce que Notre-Seigneur a commandé, où est-ce qu’il a commandé qu’on condamnât les Traditions apostoliques? pourquoi ajoutez-vous ceci à ses paroles? où est-ce que Notre-Seigneur l’a jamais enseigné? que tant s’en faut qu’il ait jamais commandé le mépris des Traditions apostoliques, que jamais il ne méprisa aucune tradition du moindre prophète du monde: parcourez tout l’Évangile, et vous n’y verres censurées que les traditions humaines et contraires à l’Écriture. Voyez la Nouvelle 146 (In Corp Juris Civilis; aliter Authenticæ, Coll IX, tit. xxix). Que si Notre-Seigneur ni ses Apôtres ne l’ont jamais écrit, pourquoi nous évangélisez-vous ces choses-ci? au contraire, il est défendu de lever rien de l’Écriture, pourquoi voulez-vous lever les Traditions, qui y sont si expressément authentiquées?
N’est-ce pas la Sainte Écriture de saint Paul qui dit Itaque, fratres, tenete traditiones quas accepistis, sive per sermonem sive per epistolam? Hinc patet quod non omnia per epistolam tradiderunt Apostoli, sed multa etiam sine literis (II Thess. II, 14); eadem vero fide digna sunt tam ista quam illa, dit saint Chrysostome, en son commentaire sur ce lieu (Homil. IV in II Thess. II, 2). Ce que saint Jean même confirme (II, 12 et III, 13-14 Epistola): Multa habens scribere vobis, nolui per chartam et atramentum; spero enim me futurum apud vos, et os ad os loqui; c’étaient choses dignes d’être écrites, néanmoins il ne l’a pas fait, mais les a dites, et au lieu d’Écriture en a fait Tradition.
Formam habe sanorum verborum, quæ à me audisti: bonum depositum custodi (II Tim. I, 13-14), disait saint Paul à saint Timothée; n’était-ce pas lui recommander la Parole apostolique non écrite? et cela s’appelle Tradition. Et plus bas: Quæ audisti à me per multos testes, hæc commenda fidelibus hominibus, qui idonei erunt et alios docere. Qu’y a-t-il de plus clair pour la Tradition? Voilà la forme: l’Apôtre parle, les témoins le rapportent, saint Timothée le doit enseigner à d’autres, et ceux-là aux autres; ne voilà pas une sainte substitution et fidéicommis spirituel?
Le même Apôtre ne loue-t-il pas les Corinthiens de l’observation des Traditions? Quod per omnia, dit, mei memores estis, et sicut tradidi vobis præcepta mea servatis (I Cor XI, 2). Si c’était en la seconde des Corinthiens, on pourrait dire que dans les commandements il entend ceux de la première, quoique le sens y serait forcé (mais à qui ne veut marcher toute ombre sert), mais ceci est écrit en la première; il ne parle d’aucun Évangile, car il ne l’appellerait pas præcepta mea: qu’était-ce donc sinon une doctrine apostolique non écrite? cela nous l’appellerons Tradition. Et quand à la fin il leur dit Cætera cum venero disponam (XI, 34), il nous laisse à penser qu’il leur avait enseigné plusieurs choses bien remarquables, et néanmoins nous n’en avons aucun écrit ailleurs: sera-t-il donc perdu pour l’Église? non certes, mais est venu par Tradition, autrement l’Apôtre ne l’eût pas refusé à la postérité et l’eût écrit.
Et Notre-Seigneur dit: Multa habeo vobis dicere quæ non potestis portare modo (Jean XVI, 12). Je vous demande, quand leur dit-il ces choses qu’il avait à leur dire? pour vrai, ou ce fut après sa résurrection les 40 jours qu’il fut avec eux, ou par la venue du Saint-Esprit; mais que savons-nous que c’est qu’il comprenait sous cette parole, Multa habeo, et si tout est écrit? il est bien dit (Act. I, 3) qu’il fut 40 jours avec eux, les enseignant du royaume des cieux, mais nous n’avons ni toutes ses apparitions ni ce qu’il leur disait en icelles.
Que les ministres ont violé l’autorité de l’église, 3e règle de notre foi
ARTICLE PREMIER
Que nous avons besoin de quelque autre règle outre la parole de Dieu
Quand Absalon voulut faire une fois faction contre son bon père, il s’assit près de la porte au chemin, et disait aux passants: Il n’y a personne constitué du Roi pour vous ouïr, hé, qui me constituera juge sur terre, afin que qui aura quelque négociation vienne à moi et que je juge justement? ainsi sollicitait-il le courage des Israélites (II Rois XV, 2-6). Mais combien d’Absalons se sont trouvés en notre âge, qui, pour séduire et distraire les peuples de l’obéissance de l’Église, et solliciter les chrétiens à révolte, ont crié sur les avenues d’Allemagne et de France: il n’y a personne qui soit établi du Seigneur pour ouïr et résoudre des différends sur la foi et religion; l’Église n’y a point de pouvoir. Quiconque tient ce langage, chrétiens, si vous le considérez bien vous verrez qu’il veut être juge lui-même, quoiqu’il ne le dise pas à découvert, plus rusé qu’Absalon.
J’ai vu un des plus récents livres de Théodore de Bèze, intitulé Des vraies, essentielles et visibles marques de la vraie Église catholique: il me semble qu’il vise là-dedans à se rendre juge, avec ses collatéraux, de tout le différend ou nous sommes. Il dit que la conclusion de tout son discours est «que le vrai Christ est la seule, vraie et perpétuelle marque de l’Église catholique, entendant du vrai Christ tel qu’il s’est très parfaitement déclaré dès le commencement, tant dans les écrits prophétiques qu’apostoliques, en ce qui appartient à notre salut»; plus bas il dit: «Voilà ce que j’avais à dire sur la vraie, unique et essentielle marque de la vraie Église, qui est la Parole écrite prophétique et apostolique, bien et dûment administrée»; et plus haut il avait confessé qu’il y avait des grandes difficultés dans les Écritures saintes, mais «nom pas dans les pièces qui touchent à notre créance». À la marge il met cet avertissement, qu’il a mis quasi partout dans le texte: «L’interprétation de l’Écriture ne se doit puiser d’ailleurs que de l’Écriture même, en conférant les passages les uns avec les autres, et les rapportant à l’analogie de la foi»; et en l’Épître au Roi de France: «Nous demandons qu’on s’en rapporte aux Saintes Écritures canoniques, et que, s’il y a doute sur l’interprétation d’icelles, la convenance et le rapport qui doit être tant entre les passages de l’Écriture qu’entre les articles de la foi en soient juges.» Il y reçoit «les Pères, avec tout autant d’autorité qu’ils se trouveront de fondement dans les Écritures»; il poursuit: «Quant au point de la doctrine, nous ne saurions appeler à aucun juge non reprochable qu’au Seigneur même, qui a déclaré tout son conseil touchant notre salut par les Apôtres et Prophètes.» Il dit encore qu’ils sont «ceux qui n’ont désavoué ni voudraient désavouer un seul concile digne de ce nom, ni général ni particulier, ancien ni plus récent, pourvu que la pierre de touche, qui est la Parole de Dieu, en fasse l’épreuve».
Voilà, en un mot, ce que veulent tous tant qu’il y a de réformateurs, qu’on prenne l’Écriture pour juge. Mais à cela nous répliquons Amen: mais nous disons que notre différent n’est pas la; c’est que dans les différends que nous aurons sur l’interprétation, et qui s’y trouveront de deux mots en deux mots, nous avons besoin d’un juge. Ils répondent qu’il faut juger des interprétations de l’Écriture conférant passage avec passage et le tout au Symbole de la foi. Amen, Amen, disons-nous; mais nous ne demandons pas comment on doit interpréter l’Écriture, mais qui sera le juge: car, après avoir conféré les passages aux passages et le tout au Symbole de la foi, nous trouvons que par ce passage, Tu es Petrus, et super hanc petram ædificabo Ecclesiam meam, et portæ inferi non prævalebunt; et tibi dabo claves regni cælorum (Mt. XVI, 18-19), saint Pierre a été chef ministériel et suprême économe en l’Église de Dieu; vous dites, de votre côté, que ce passage, Reges gentium dominantur eorum, vos autem non sic (Luc XXII, 25-26), ou cet autre (car ils sont tous si faibles que ne sais pas lequel vous peut être fondamental), Nemo potest aliud fundamentum ponere (I Cor. III, 11), etc., conféré avec les autres passages et à l’analogie de la foi, vous fait détester un chef ministériel: nous suivons tous deux un même chemin en la recherche de la vérité de cette question, à savoir, s’il y a en l’Église un vicaire général de Notre-Seigneur, et néanmoins je suis arrivé en l’affirmative, et vous, vous êtes logés en la négative; qui jugera plus de notre différent? Certes, qui s’adressera à Théodore de Bèze, il dira que vous avez mieux discouru que moi, mais où se fondera-t-il en ce jugement, sinon sur ce qu’il lui semble ainsi, selon le préjugé qu’il en a fait il y a si longtemps? et qu’il dise ce qu’il voudra, car qui l’a établi juge entre vous et moi?
C’est ici le gros de notre affaire, chrétiens; connaissez, je vous prie, l’esprit de division. On vous renvoie à l’Écriture; nous y sommes devant que vous fussiez au monde, et y trouvons ce que nous croyons, clair et net. Mais il la faut bien entendre, ajustant les passages aux passages, le tout au Symbole; nous sommes en ce train il y a quinze cents ans et plus. Vous vous y trompez, répond Luther. Qui vous l’a dit? l’Écriture. Quelle Écriture? telle et telle, ainsi conférée et appariée au Symbole. Au contraire, dis-je, c’est vous, Luther, qui vous trompez; l’Écriture me le dit en tel et tel passage, bien joint et ajusté à telle et telle pièce de l’Écriture et aux articles de la foi. Je ne suis pas en doute s’il faut ajouter foi à la sainte Parole; qui ne sait qu’elle est au suprême grade de certitude? Ce qui me tient en peine c’est l’intelligence de cette Écriture, ce sont les conséquences et conclusions qu’on y attache, lesquelles étant diverses, sans nombre et contraires bien souvent sur un même sujet, où chacun prend parti, qui d’un côté qui d’autre, qui me fera voir la vérité au travers de tant de vanités? qui me fera voir cette Écriture en sa naïve couleur? car le col de cette colombe change autant d’apparences que ceux qui le regardent changent de postures et distances. L’Écriture est une très sainte et très infaillible pierre de touche; toute proposition qui soutient cet essai, je la tiens pour très loyale et franche. Mais quoi, quand j’ai en main cette proposition, le corps naturel de Notre-Seigneur est réellement, substantiellement et actuellement au Saint Sacrement de l’autel? Je la fais toucher, à tous biais et de tous côtés, à l’expresse et très pure Parole de Dieu et au Symbole des Apôtres; il n’y a point d’endroit où je ne la frotte cent fois si vous voulez, et quand plus je regarde, toujours je la reconnais de plus fin or et de plus franc métal. Vous dites qu’en ayant fait de même vous y trouvez du faux; que voulez-vous que je fasse? tant de maîtres l’ont maniée ci-devant, et tous ont fait même jugement que moi, et avec tant d’assurance qu’ils ont forclos, dans les assemblées générales du métier, quiconque y a voulu contredire: mon Dieu, qui nous mettra hors de doute? Il ne faut plus dire la pierre de touche, autrement on dira, In circuitu impii ambulant (Ps. IX, 9): il faut que ce soit quelqu’un qui la manie, et fasse la preuve lui-même de la pièce, puis, qu’il en fasse jugement, et que nous le subissions, et l’un et l’autre, sans plus contester; autrement chacun en croira ce qu’il lui plaira. Prenez garde; avec ces parades nous tirons l’Écriture après nos fantaisies, nous ne la suivons pas. Si sal evanuerit, in quo salietur? (Mt. V, 13) si l’Écriture est le sujet de notre différend, qui la réglera?
Ah, quiconque dit que Notre-Seigneur nous a embarqués en son Église, à la merci des vents et de la marée, sans nous donner un expert pilote qui s’entende parfaitement en l’art nautique sur la carte et la boussole, il dit qu’il veut nous perdre. Qu’il y ait mis la plus excellente boussole et la charte la plus juste du monde, mais de quoi sert cela si personne n’a le savoir d’en tirer quelque règle infaillible pour conduire le navire? de quoi servira-t-il qu’il y ait un très bon timon, s’il n’y a un patron pour le mouvoir à la mesure qu’enseignera la charte? mais s’il est permis à chacun de le tourner au fil que bon lui semblera, qui ne voie que nous sommes perdus? Ce n’est pas l’Écriture qui a besoin de règle ni de lumière étrangère, comme Bèze pense que nous croyons; ce sont nos gloses, nos conséquences, intelligences, interprétations, conjectures, additions, qui ne pouvant demeurer coi s’occupe toujours à nouvelles inventions: ni moins voulons-nous un juge entre Dieu et nous, comme il semble qu’il veuille interférer en son Épître; c’est entre un homme tel que Calvin, Bèze, Luther, et entre un autre tel que Echius, Fischer, Morus; car nous ne nous demandons pas si Dieu entend mieux l’Écriture que nous, mais si Calvin l’entend mieux que saint Augustin ou saint Cyprien. Saint Hilaire dit très bien: De intelligentia hæresis est, non de Scriptura, et sensus, non sermo, fit crimen (L II de Trinit § 3); et saint Augustin: Non aliunde natæ sunt hæreses nisi dum Scripturæ bonæ intelligentur non bene, et quod in eis non bene intelligentur etiam temere et audacter asseritur. C’est le vrai jeu de Michol (I Rois XIX, 13), de couvrir une statue faite à poste dans le lit, des habits de David; qui regarde cela pense avoir vu David, mais il s’abuse, David n’y est pas: l’hérésie couvre au lit de son cerveau la statue de sa propre opinion des habits de la Sainte Écriture; qui voit cette doctrine pense avoir vu la sainte Parole de Dieu, mais il se trompe, elle n’y est point, les mots y sont mais non l’intelligence. Scripturæ, dit saint Jérôme (Contra Lucif. § 28), non in legendo sed in intelligendo consistunt, savoir la loi n’est pas savoir les paroles, mais le sens.
Et c’est ici où je crois d’avoir fermement prouvé que nous avons besoin d’une autre Règle pour notre foi outre la règle de l’Écriture sainte: Si diutius steterit mundus (dit une bonne fois Luther, Contra Zuing et Oecol), iterum fore necessarium, propter diversas Scripturæ interpretationes quæ nunc sunt, ut ad conservandam fidei unitatem Conciliorum decreta recipiamus, atque ad ea confugiamus;il confesse qu’auparavant on la recevait, et confesse que ci-après il le faudra faire. J’ai été long, mais ceci, une fois bien entendu, n’est pas un petit moyen de se résoudre à une très sainte délibération.
Autant en dis-je des Traditions; car si chacun veut produire des Traditions, et que nous n’ayons point de juge en terre, pour mettre en dernier ressort différence entre celles qui sont recevables et celles qui ne le sont pas, à quoi, je vous prie, en serons-nous? L’exemple est clair: Calvin trouve recevable l’Apocalypse, Luther le nie, autant en est-il de l’Épître de saint Jacques; qui réformera ces opinions des réformateurs? l’une ou l’autre est mal formée, qui y mettra la main? Voilà une seconde nécessité que nous avons d’une autre 3e règle outre la Parole de Dieu.
Il y a néanmoins très grande différence entre les premières règles et celle-ci; car la première Règle, qui est la Parole de Dieu, est Règle infaillible de soi-même, et très suffisante pour régler tous les entendements du monde, la seconde n’est pas proprement Règle de soi-même, mais seulement entant qu’elle applique la première, et qu’elle nous propose la droiture contenue en la Parole sainte: ainsi qu’on dit les lois être une règle des causes civiles; le juge ne l’est pas de soi-même, puisque son jugement est obligé au règlement de la loi, néanmoins il est, et peut très bien être appelé, règle, parce que l’application des lois étant sujette à variété, quand il l’a une fois faite il faut s’y arrêter. La Sainte Parole, donc, est la loi première de notre foi; reste l’application de cette Règle, laquelle pouvant recevoir autant de formes qu’il y a de cerveaux au monde, nonobstant toutes analogies de la foi, encore faut-il avoir une seconde Règle pour le règlement de cette application: il faut la doctrine, et quelqu’un qui la propose; la doctrine est en la sainte Parole, mais qui la proposera? Voici comme on déduit un article de foi: la Parole de Dieu est infaillible, la Parole de Dieu porte que le Baptême est nécessaire au salut (Marc XVI, 16), donc le Baptême est nécessaire au salut. La première proposition est inévitable: nous sommes en difficulté de la 2e avec Calvin; qui nous accordera? qui déterminera de ce doute? si chacun a l’autorité de proposer le sens de la sainte Parole, la difficulté est immortelle; si celui qui a l’autorité de proposer peut errer en sa proposition, tout est à refaire. Il faut donc qu’il y ait quelque infaillible autorité, à la proposition de laquelle nous soyons obligé d’acquiescer: la Parole de Dieu ne peut errer, qui la propose ne peut errer, tout sera donc très assuré.
ARTICLE II
Or, n’est-il pas raisonnable qu’aucun particulier s’attribue cet infaillible jugement sur l’interprétation ou explication de la sainte Parole; car, à quoi en serions-nous? Qui voudrait subir le joug du jugement d’un particulier? pourquoi plutôt de l’un que de l’autre? qu’il parle tant qu’il voudra de l’analogie, de l’enthousiasme, du Seigneur, de l’esprit, tout cela ne pourra jamais brider tellement mon cerveau que, s’il faut s’embarquer à l’aventure, je ne me jette plus tôt dans le vaisseau de mon jugement que dans celui d’un autre, quand il parlerait grec, hébreu, latin, tartarin, moresque et tout ce que vous voudrez. S’il faut courir fortune d’errer, qui n’aimera mieux la courir à la suite de sa propre fantaisie, que de s’enchaîner à celle de Calvin ou de Luther? chacun donnera liberté à sa cervelle de courir à l’abandon çà et là, par les opinions tant diverses soient-elles, et de vrai, peut-être rencontrera-t-il aussi tôt la vérité qu’un autre. Mais c’est impiété de croire que Notre-Seigneur ne nous ait laissé quelque suprême juge en terre, auquel nous puissions nous adresser en nos difficultés, et qui fût tellement infaillible en ses jugements que suivant ses décrets nous ne puissions errer. Je soutiens que ce juge n’est autre que l’Église catholique, laquelle ne peut aucunement errer dans les interprétations et conséquences qu’elle tire de la Sainte Écriture, ni dans les jugements qu’elle fait sur les difficultés qui s’y présentent. Car, qui entend jamais deviser, etc.
CHAPITRE IV
4e RÈGLE DE NOTRE FOI
ARTICLE PREMIER
Et premièrement des qualités d’un vrai concile
On ne saurait mieux projeter un vrai et saint concile que sur le patron de celui que les Apôtres firent en Jérusalem. Or, voyons 1. Qui l’assembla: et nous trouverons qu’il fut assemblé par l’autorité même des pasteurs: Conveneruntque Apostoli et seniores videre de verbo hoc (Act. XV, 6). Et de vrai, ce sont les pasteurs qui ont charge d’instruire le peuple, et de pourvoir à son salut par les résolutions des doutes qui surviennent touchant la doctrine chrétienne; les empereurs et les princes doivent y avoir zèle, mais selon leur ministère, qui est par voie de justice, de police et de l’épée, qu’ils ne portent pas sans cause (Rom. XIII, 4). Ceux donc qui voudraient que l’Empereur eût cette autorité, n’ont point de fondement en l’Écriture ni en la raison; car, quelles sont les causes principales pour lesquelles on assemble les cconciles généraux, sinon pour réprimer et repousser l’hérétique, le schismatique, le scandaleux, comme loups de la bergerie? ainsi fut faite cette première assemblée en Jérusalem pour résister à certains de l’hérésie des Pharisiens: et qui a charge de repousser le loup sinon le berger? et qui est berger que celui à qui Notre-Seigneur dit Pasce oves meas (Jean XXI, 17)? Qui a l’autorité de repaître le troupeau a l’autorité d’assembler les bergers, pour connaître quelle pâture et quelles eaux sont saines aux ouailles; cela est proprement assembler les pasteurs in nomine Christi (Mt. XVIII, 20), c’est-à-dire, par l’autorité de Notre-Seigneur, car qu’est-ce autre chose assembler les états au nom du prince que les convoquer par autorité du prince? et qui a cette autorité que celui qui comme lieutenant a reçu les clefs du royaume des cieux (Mt. XVI, 19)? Qui fit dire au bon père Lucentius, évêque vicaire du Saint-Siège apostolique, que Dioscorus avait eu très grand tort d’avoir assemblé un concile sans l’autorité apostolique: Sinodum, dit-il, ausus est facere sine autoritate Sedis Apostolicæ, quod nunquam rite factum est, nec fieri licuit;et dit ces paroles en la pleine assemblée du grand concile de Chalcédoine. Il est néanmoins nécessaire que si la ville où l’assemblée se fait est sujette à l’Empereur, ou à quelque prince, et qu’on veuille faire quelque cueillette publique pour les frais d’un concile, que le prince chez lequel on s’assemble ait donné licence et autorisé l’assemblée, et les cueillettes doivent être avouées par les princes derrière les états desquels elles se font: et quand l’Empereur voudrait assembler un concile, pourvu que le Saint-Siège y consentît pour rendre la convocation légitime [il pourrait le faire]. Telles ont été les assemblées de quelques conciles très authentiques, et celle qu’Hérode commanda en Jérusalem (Mt. II, 4), pour savoir ubi Christus nasceretur, à laquelle les prêtres et les scribes consentirent; mais qui la voudrait tirer en conséquence, pour attribuer l’autorité aux princes de commander les convocations, aurait autant de raison que de tirer en conséquence sa cruauté sur saint Jean-Baptiste et le meurtre sur les petits enfants.
2. Il succède que nous remarquions, en ce premier concile chrétien qui fut fait par les Apôtres, qui y fut appelé: Convenerunt, dit le texte, Apostoli et presbiteri videre de verbo hoc; les Apôtres et les prêtres (Act. XV, 6), en un mot, les gens d’Église: la raison le voulait, car le vieux proverbe est partout bon, Ne sutor ultra crepidam, et le bon mot du père Hosius, rapporté par saint Athanase, qu’il écrivit à l’empreur Constantius, Tibi Deus imperium commisit, nobis quæ sunt Ecclesiæ concredidit. C’est donc aux ecclésiastiques d’y être convoqués, quoique les princes, l’Empereur, les rois et autres y aient lieu comme protecteurs de l’Église.
Troisièmement, qui y doit être juge: et nous ne voyons pas que personne y portât sentence que quatre des Apôtres, saint Pierre, saint Paul, saint Barnabas et saint Jacques, au jugement desquels chacun acquiesça. Pendant qu’on délibérait, les seigneurs ou prêtres parlèrent, comme il est probable selon ces paroles (Act. XV, 7), cum autem magna conquisitio fieret, qui montrent qu’on débattit bien fort cette question; mais quand il vint à résoudre et porter sentence, il ne se trouve personne qui ne soit Apôtre: aussi ne trouve-t-on pas dans les anciens conciles et canoniques qu’autre que les évêques aient signé et défini; qui fut la cause que les Pères du concile de Chalcédoine (Actione prima), y voyant entrer les religieux et laïcs, crièrent plusieurs fois: Mitte foras superfluos, Concilium episcoporum est. Attendite, dit saint Paul (Act. XX, 28), vobis et universo gregi; mais qui doit faire ceci, de penser à soi et pour le corps général? in quo vos posuit Spiritus Sanctus Episcopos regere Ecclesiam Dei:il appartient aux pasteurs de pourvoir de saine doctrine aux brebis.
4. Si nous considérons qui y présida, nous trouverons que ce fut saint Pierre qui y porte le premier de la sentence, qui fut après suivie du reste, comme dit saint Jérôme; aussi avait-il la principale charge de pasteur, Pasce oves meas (Jean XXI, 17), et était le grand économe sur le reste, Tibi dabo claves regni cælorum (Mt. XVI, 19), il était confirmateur des frères (Luc XXII, 32), office qui appartient proprement au président et surintendant. Ainsi depuis, le successeur de saint Pierre, évêque de Rome, a toujours présidé aux conciles par ses légats. Au concile de Nicée, les premiers qui souscrivent, ce sont Hosius, évêque, Vitus et Modestus, prêtres, envoyés par le Saint-Siège: et de vrai, quelle occasion pouvait faire que deux prêtres souscrivissent devant les Patriarches, si ce n’eût été qu’ils étaient en lieutenance du suprême Patriarche? Que quant à saint Athanase, tant s’en faut qu’il y présidât, qu’il n’y fut pas assis ni ne souscrivit point, comme n’étant que diacre pour l’heure; et le grand Constantin non seulement n’y présida pas, mais s’assit au bas des évêques, et n’y voulut point être comme pasteur mais comme brebis. Au concile de Constantinople, quoiqu’il n’y fut pas aucun légat pour lui, parce qu’il traittoit la même cause avec les évêques occidentaux à Rome qui était traitée à Constantinople par les Orientaux, qui ne s’étaient peu joindre en esprit et délibération, si est-ce que par les lettres que les Pères de part et d’autre s’envoyèrent, Damase, évêque de Rome, est reconnu pour légitime chef et président. Au concile d’Éphèse, saint Cyrille y présida comme légat et lieutenant de Célestin, pape: voici les paroles de saint Prosper d’Aquitaine: Per hunc virum (il parle du pape Célestin) etiam orientales Ecclesiæ gemina peste purgatæ sunt, quando Cyrillo, Alexandrinæ urbis Antistiti, gloriossimo fidei Catholicæ defensori, ad exsecandam nestirianam impietatem apostolico auxiliatus est gladio; ce que le même Prosper dit encore in Chronico: Nestorianæ impietati præcipua Cyrilli Alexandrini Episcopi industria et Papæ Cælestini repugnat autoritas. Au concile de Chalcédoine, il n’y a rien qui ne crie tout partout que les légats du Saint-Siège romain n’y aient présidé, Pascasinus et Lucentius; il n’y a qu’à en lire les actes.
Voilà donc l’Écriture, la raison, la pratique des quatre plus purs conciles qui furent jamais, où saint Pierre préside et ses successeurs quand ils s’y sont trouvés; j’en pourrais tout autant montrer de tous les autres qui ont été reçus en l’Église universelle comme légitimes, mais ceci suffira bien.
Reste le consentement, réception et exécution des décrets du Concile, qui fut faite, comme elle se doit encore faire à présent, par tous ceux qui y assistent, dont il fut dit (Act. XV, 22): Tunc placuit Apostolis et senioribus, cum omni Ecclesia, eligere viros ex eis, etc.; mais quant à l’autorité en vertu de laquelle la promulgation du décret de ce concile-là fut faite, elle ne fut sinon des gens ecclésiastiques: Apostoli et seniores fratres, iis qui sunt Antiochiæ, Syriæ et Ciliciæ (23); l’autorité des brebis n’y est point contée, mais celle-là seulement des pasteurs. Il peut bien y avoir des laïcs au concile s’il est expédient, mais non pas pour y tenir lieu de juges.
ARTICLE II
Combien est sainte et sacrée l’autorité des conciles universels
Nous parlons donc ici d’un concile tel que celui-là, ou se trouve l’autorité de saint Pierre, tant au commencement qu’à la conclusion, et des autres Apôtres et pasteurs qui s’y voudront trouver, sinon de tous au moins d’une notable partie; où la discussion soit libre, à savoir, que qui voudra y propose ses raisons sur la difficulté qui y est proposée; où les pasteurs aient voix judiciaire; tels enfin qu’ont été ces quatre premiers, desquels saint Grégoire faisait tant de compte, qu’il en fit cette protestation: Sicut sancti Evangelii 4 libros, sic 4 Concilia suscipere et venerari me factor.
Or sus, voyons un peu combien grande doit être leur autorité sur l’entendement des chrétiens; et voici comme les Apôtres en parlent: Visum est Spiritui Sancto et nobis (Act. XV, 28). L’autorité donc des conciles doit être révérée comme appuyée sur la conduite du Saint-Esprit; car, si, contre cette hérésie pharisaïque, le Saint-Esprit, docteur et conducteur de son Église, assista l’assemblée, il faut croire encore qu’en toutes semblables occasions il assistera encore les assemblées des pasteurs, pour, par leur bouche, régler et nos actions et nos créances. C’est la même Église, aussi chère au céleste Époux qu’elle fut alors, en plus de nécessité qu’elle n’était alors; quelle raison y a-t-il qu’il ne lui fit la même assistance qu’il lui fit alors en pareille occasion? Considérez, je vous prie, l’importance de ces mots évangéliques (Mt. XVIII, 17), Si quis Ecclesiam non audierit, sit tibi tanquam etnicus et publicanus;et quand peut-on jamais ouïr plus distinctement l’Église que par la voix d’un concile général, où les chefs de l’Église se trouvent tous ensemble pour dire et résoudre les difficultés? le corps ne parle pas par ses jambes ni par ses mains, mais seulement par son chef; ainsi, comment peut l’Église mieux prononcer sa sentence que par ses chefs? Mais Notre-Seigneur s’explique: Iterum dico vobis, quia si duo ex vobis consenserint super terram de moni re quamcumque petierint, fiet illis à patre meo qui in cœlis est; ubi enim sunt duo vel très congregati in nomine meo, ibi sum in medio eorum (19-20). Si deux ou trois, quand besoin en est, étant assemblés au nom de Notre-Seigneur, ont son assistance si particulière qu’il est au milieu d’eux comme un général parmi l’armée, comme un docteur et régent au milieu de ses disciples, si le Père les exauce infalliblement en ce qu’ils lui demandent, comme refuserait-il son Saint-Esprit à l’assemblée générale des pasteurs de l’Église?
Puis, si l’assemblée légitime des pasteurs et chefs de l’Église pouvait être une fois saisie d’erreur, comment se vérifierait la sentence du Maître, Portæ inferi non prævalebunt adversus eam (Mt. XVI, 18)?comment pourraient l’erreur et la force infernale s’emparer de l’Église à meilleures enseignes que d’avoir asservi les docteurs, pasteurs et capitaines avec leur général? Et cette parole, Ecce ego vobiscum sum usque ad consumationem seculi (Mt. ult.), que deviendrait-elle? Et l’Église comment sera-t-elle colonne et pilier de vérité (I Tim. III, 15), si ses bases et fondements soutiennent l’erreur et fausseté? les docteurs et pasteurs sont les visibles fondements de l’Église, sur l’administration desquels le reste s’appuie.
Enfin, quel plus étroit commandement avons nous que de prendre la pâture de la main de nos pasteurs (Luc X, 16; Héb. XIII, 17)? saint Paul ne dit-il pas que le Saint-Esprit les a convoqués au bercail pour nous régir (Act. XX, 28), et que Notre-Seigneur nous les a donnés afin que nous ne soyons point flottants et emportés à tout vent de doctrine (Éph. IV, 11 et 14)? quel respect devons-nous donc porter aux ordonnances et canons qui partent de leur assemblée générale? Certes, pris à part l’un de l’autre, leurs doctrines sont encore sujettes à l’épreuve, mais quand ils sont ensemble, et que toute l’autorité ecclésiastique est ramassée en un, qui peut contrôler l’arrêt qui en sort? Si le sel s’évanouit, en quoi le conservera-on? (Mt. V, 13); si les chefs sont aveugles, qui conduira le reste? si les colonnes tombent, qui les soutiendra?
En un mot, l’Église de Dieu qu’a-t-elle de plus grand, de plus assuré et solide pour renverser l’hérésie que les arrêts des conciles généraux? L’Écriture, dira de Beze. Mais j’ai déjà montré ci-devant que de intelligentia hæresis est, non de Scriptura; sensus, non sermo, fit crimen. Qui ne sait combien de passages l’Arrien produit? que peut-on lui opposer sinon qu’il les entend mal? mais il a pleine liberté de croire que c’est vous qui interprétez mal, non lui, que vous vous trompez, non lui, que son rapport à l’analogie de la foi est mieux cousu que le vôtre, pendant qu’il n’y a que les particuliers qui s’opposent à ses nouveautés. Que si l’on lève la souveraineté aux conciles des décisions et déclarations nécessaires sur l’intelligence de la sainte Parole, la sainte Parole sera autant profanée que les textes d’Aristote, et nos articles de Religion seront sujets à révision immortelle, et de chrétiens résolus et assurés deviendrons misérables académiques. Athanase dit que Verbum Domini per œcumenicam Niceæ Sinodum manet in æternum; saint Grégoire de Nazianze, parlant des apollinaristes, qui se vantaient d’avoir été avoués par un concile catholique, Quod si vel nunc, dit-il, vel ante suscepti sunt, hoc ostendant et nos acquiescemus; perspicuum enim erit eos rectæ doctrinæ assentiri, nec enim aliter se res habere potest; saint Augustin dit que la célèbre question du Baptême, mue par les donatistes, fit douter plusieurs évêques, donec, plenario totius orbis Concilio, quod saluberrime sentiebatur etiam remotis dubitationibus firmaretur; Defertur, dit Ruffin, ad Constantinum sacerdotalis Concilii (Nicæni) sententia; ille tanquam à Deo prolatam veneratur, cui si quis tentasset obniti, velut contra divina statuta venientem in exilium se protestatur acturum. Que si quelqu’un pensait, pour produire des analogies, des sentences de l’Écriture, des mots grecs et hébreux, qu’il lui fût permis de remettre en doute ce qui a déjà été déterminé par les conciles généraux, il faut qu’il produise des patentes du ciel bien signées et scellées, ou qu’il dise que chacun peut en faire autant que lui, et que tout est à la merci de nos subtiles témérités, que tout est incertain et sujet à la diversité des jugements et considérations des hommes. Le Sage nous baille un autre avis (Ecclesiaste XII, 11-12): Verba sapientium sunt sicut stimuli, et sicut clavi in altum defixi, quæ per magistrorum consilium data sunt à pastore uno; his amplius, fili mi, ne requiras.
ARTICLE III
Ccombien les Ministres ont méprisé et violé l’autorité des conciles
Maintenant, demeurerez-vous endormis à cette secousse que vos maîtres ont donné à l’Église? Pensez à vous, je vous prie. Luther, au livre qu’il a fait Des Conciles, ne se contente pas d’ébranler les pierres découvertes, mais va mettre la sape jusqu’aux pierres fondamentales de l’Église. Qui croirait cela de Luther, tant grand et glorieux réformateur? au dire de Bèze. Comment traite-t-il le grand concile de Nicée? parce que le concile (Act. XV) défend être reçus au ministère clerical ceux qui se sont taillés eux-mêmes, et défend aux ecclésiastiques de tenir en leurs maisons d’autres femmes que leurs mères et leurs sœurs, hic prorsus, dit Luther, non intelligo Spiritum Sanctum in hoc Concilio. Et pourquoi? An debebit episcopus aut concionator illum intolerabilem ardorem et æstum amoris illiciti sustinere, et neque conjugio neque castratione se ab his periculis liberare? An vero nihil aliud est negotii Spiritui Sancto in Conciliis, quam ut impossibilibus, periculosis, non nécessariis legibus suos ministros obstringat et oneret? Il n’excepte point de concile, mais tient assurément qu’un curé seul peut autant qu’un concile: voilà l’opinion de ce grand réformateur.
Mais qu’ai-je besoin de courir loin? de Bèze dit, en l’Épître au Roi de France, que votre réformée ne refusera l’autorité d’aucun concile; voilà qui est bon, mais ce qui s’ensuit gâte tout: «pourvu, dit-il, que la Parole de Dieu en face l’épreuve». Mais, mon Dieu,quand cessera-t-on de brouiller? les conciles, après toute consultation, épreuve faite à la sainte pierre de touche de la Parole de Dieu, jugent et déterminent d’un article; si, après tout cela, il faut une autre épreuve avant qu’on reçoive cette détermination, n’en faudra-t-il encore une autre? qui ne voudra éprouver? et quand finira-t-on jamais? après l’épreuve faite par le concile, de Bèze et ses disciples veulent encore éprouver; et qui gardera à un autre d’en demander autant? pour savoir si l’épreuve du concile a été bien faite, pourquoi n’en faudra-t-il une troisième pour savoir si la seconde est fidèle? et puis une quatrième pour la troisième? tout sera à refaire, et la postérité ne se fiera jamais à l’Antiquité, mais ira roulant et mettant tantôt dessus tantôt dessous les plus saints articles de la foi en la roue de l’entendement. Nous ne sommes pas en doute s’il faut recevoir une doctrine à la volée, ou s’il en fait faire l’épreuve à la touche de la Parole de Dieu; mais nous disons que, quand un concile général en a fait l’épreuve, nos cerveaux n’y ont plus rien à revoir, mais seulement à croire: que si une fois on remet les canons des conciles à l’épreuve des particuliers, autant de particuliers autant d’épreuves, autant d’épreuves que d’opinions. L’article de la réalité du Corps de Notre-Seigneur au très saint sacrement avait été reçu avec l’épreuve de plusieurs conciles; Luther a voulu faire une autre épreuve, Zwingli une autre sur celles-ci, Calvin une autre, autant d’épreuves; autant d’épreuves autant d’opinions.
Mais, je vous prie, si l’épreuve faite par un concile général n’est assez authentique pour arrêter le cerveau des hommes, comment l’autorité d’un quidam pourra le faire? Voici une grande ambition. Des plus doctes ministres de Lausanne, ces années passées, l’Écriture et l’analogie de la foi en main, s’opposent à la doctrine de Calvin touchant la justification; de soutenir l’effort de leurs raisons point de nouvelles, quoiqu’on fasse trotter certains petits livrets morfondus, sans goût ni pointe de doctrine: comment les traite-t-on? on les persécute, on les fait absenter, on les fait menacer; à quel propos cela? parce qu’ils enseignent une doctrine contraire à la profession de foi de notre Église. Bonté de Dieu; on soumet à l’épreuve de Luther, Calvin et Bèze la doctrine du concile de Nicée, après treize cents ans d’approbation, et on ne veut pas qu’on fasse l’épreuve de la doctrine calvinesque, toute nouvelle, toute douteuse, rapetassée et bigarrée. Que ne laissait-on à chacun faire son épreuve? si celle de Nicée n’a pas pu arrêter vos cerveaux, pourquoi voulez-vous par vos discours mettre un arrêt aux cerveaux de vos compagnons, aussi gens de bien que vous, aussi doctes et pertinents? Connaissez l’iniquité de ces juges: pour donner liberté à leurs opinions ils avilissent les anciens conciles, et veulent par les leurs brider celles des autres; ils cherchent leur gloire, connaissez-le bien, et tout autant qu’ils en lèvent aux Anciens, ils s’en attribuent.
Mais revenons au mépris qu’ils font aux conciles, et combien ils violent cette sainte Règle de bien croire. De Bèze, en l’Épître au Roi de France et au Traité même, dit que «le concile de Nicée a été un vrai et légitime concile s’il y en eut jamais»; il dit vrai, jamais bon chrétien n’en douta, ni des autres trois premiers: mais s’il est tel, pourquoi est-ce que Calvin appelle dure la sentence du concile en son Symbole, Deum de Deo, lumen de lumine?et que veut dire que cette parole déplaît tant à Luther, Anima mea odit hoc verbum, homoousion? Parole laquelle est si recommandable en ce grand concile. Que veut dire que vous ne tenez compte de la réalité du Corps de Notre-Seigneur au Saint Sacrement, que vous appelles superstition le très saint Sacrifice qui se fait par les prêtres, du même précieux Corps du Sauveur, et que vous ne voulez point mettre différence entre l’Évêque et le prêtre? puisqu’en ce grand concile tout y est si expressément non déjà défini mais présupposé comme chose toute notoire en l’Église. Jamais Luther ni Pierre Martyr ou Ochin n’eussent été de vos ministres s’ils eussent eu en mémoire les actions du grand concile de Chalcédoine; car il y est défendu très exprès que les religieux et religieuses ne se marient point. Ô qu’il ferait bon voir le tour de ce votre lac si on eût eu en révérence ce concile de Chalcédoine, ô que vos ministres se fussent bien souvent tus, et bien à propos, car il y a exprès commandement aux laïcs de ne toucher aucunement aux biens ecclésiastiques, à un chacun de ne faire aucune conjuration contre les évêques, et de ne calomnier en faits ni en paroles les gens d’Église. Le concile de Constantinople defere la primauté au pape de Rome, et la présuppose comme notoire; aussi fait bien celui de Chalcédoine (Act. IV et XVI). Mais y a-t-il un article auquel nous ayons différend avec vous qui n’ait été plusieurs fois condamné dans les saints conciles généraux ou particuliers généralement reçus? et néanmoins vos ministres les ont réveillés sans honte, sans scrupule, nom plus que si c’eussent été quelques saints dépôts et trésors cachés à l’Antiquité, ou que l’Antiquité eût serrés bien curieusement afin que nous en eussions la jouissance en cet âge.
Je sais que dans les conciles il y a des articles pour l’ordre et police ecclésiastique, qui peuvent être changés et ne sont que temporels, mais ce n’est pas aux particuliers d’y mettre la main: la même autorité qui les a dressés les doit abroger, si quelque autre s’en mêle, c’est pour néant; et ce n’est pas la même autorité si ce n’est un concile, ou le chef général, ou la coutume de toute l’Église. Quant aux décrets de la doctrine de la foi, ils sont invariables; ce qui est une fois vrai l’est en éternité; aussi, les conciles appellent Canons ce qu’ils en déterminent, parce que ce sont Règles inviolables à notre créance. Mais tout cela s’entend des vrais conciles, ou généraux, ou provinciaux avoués par les généraux ou par le Siège apostolique: tel que ce ne fut pas le cas des 400 prophètes assemblés par Achab (III Rois XXII, 6); car il ne fut ni général, car ceux de Juda n’y furent point appelés, ni bien congrégé, car il n’y eut point d’autorité sacerdotale, et ces prophètes n’étaient pas légitimes et pour tels reconnus par le roi de Juda, Josaphat, quand il dit: Non est hic propheta Domini, ut interogemus per eum (7)?comme s’il eût voulu dire que les autres n’étaient pas prophètes du Seigneur. Tel ne fut pas non plus l’assemblée des prêtres contre Notre-Seigneur (Jean XI, 47), qui ne tint aucune forme de concile, mais fut une conspiration tumultueuse et sans aucune procédure requise, et laquelle tant s’en faut qu’elle eût assurance en l’Écriture de l’assistance du Saint-Esprit, qu’au contraire elle en avait été déclarée privée par les Prophètes; et de vrai, la raison voulait que le Roi étant présent les lieutenants perdissent l’autorité, et le grand Prêtre présent, la majesté du vicaire fût ravalée à la condition des autres. Sans autorité du suprême chef de l’Église, qui était Notre-Seigneur, alors présent d’une présence visible, et lequel ils étaient obligés de reconnaître: à la vérité, quand le grand Sacrificateur est présent visiblement, le vicaire ne se peut appeler chef, quand le gouverneur d’une forteresse est présent, c’est à lui de donner le mot, non à son lieutenant. Outre tout cela, la Synagogue devait être changée et transférée en ce temps-là, et cette sienne faute avait été prédite (Jean II, 31, 37-38; XV, 25), mais l’Église catholique ne doit jamais être transférée pendant que le monde sera monde, nous n’attendons point de troisième législateur ni aucun autre sacerdoce, mais doit être éternelle. Et néanmoins, Notre-Seigneur fit cet honneur à la sacrificature d’Aaron, que nonobstant toute la mauvaise intention de ceux qui la possédaient, le grand Prêtre prophétisa et prononça une sentence très certaine, Quia expedit ut unus moriatur homo pro populo, ut non tota gens pereat (Jean XI, 50-51); ce qu’il ne dit pas de lui-même et à cas, mais prophétiquement, dit l’Évangile, parce qu’il était Pontife de cette année-là. Ainsi voulut Notre-Seigneur conduire cette Synagogue et l’autorité sacerdotale avec un remarquable honneur à la sépulture, pour lui faire succéder l’Église catholique et le sacerdoce évangélique; et là, ou la Synagogue prit fin, qui fut en la résolution de faire mourir Notre-Seigneur, l’Église fut fondée par cette mort même: Opus consummavi quod dedisti mihi ut faciam (Jean XVII, 4), dit Notre-Seigneur après la cène, et en la cène Notre-Seigneur avait institué le Nouveau Testament, si que l’Ancien, avec ses cérémonies et son sacerdoce, perdit ses forces et ses privilèges, quoique la confirmation du nouveau ne se fit que par la mort du testateur, comme parle saint Paul (Héb. IX, 15). Il ne faut donc plus mettre en compte les privilèges de la Synagogue, qui étaient fondés sur un ancien testament, et abrogé quand ils disaient ces cruelles paroles, Crucifige (Marc XV, 13-14), ou ces autres, Blasphemavit, quid adhuc egemus testibus? car ce n’était autre que heurter à la pierre d’achoppement, selon les anciennes prédictions (Is. VIII, 14).
J’ai voulu lever occasion à ces deux objections qu’on fait contre l’infaillible autorité des conciles et de l’Église; les autres s’iront résolvant ci-après, dans les essais particuliers que nous ferons de la doctrine catholique: il n’y a chose si certaine qui n’ait des oppositions, mais la vérité demeure ferme et glorieuse par les assauts de ses contraires.
CHAPITRE V
Les Ministres ont violé l’autorité des anciens Pères de l’Église
5e règle de notre foi
ARTICLE PREMIER
Et 1. Combien l’autorité des anciens Pères est vénérable
Théodose l’Ancien ne trouva point de meilleur moyen de réprimer les contentions survenues de son temps au fait de la religion que, suivant le conseil de Sisinnius, de faire venir les chefs des sectes, et leur demander s’ils tenaient les anciens Pères, qui avaient eu charge en l’Église avant toutes ces disputes, pour gens de bien, saints, bons catholiques et apostoliques; à quoi les sectaires répondant oui, il leur répliqua: examinons donc votre doctrine à la leur, et si elle se trouve conforme, retenons-la, sinon, qu’on l’abolisse. Il n’y a point de meilleur expédient au monde: déjà que Calvin et Bèze confessent que l’Église demeura pure les six premières centaines d’années, que nous regardions si votre Église est en même foi et doctrine que celle-là; et qui nous pourra mieux témoigner la foi que l’Église suivait en ces anciens temps, que ceux qui vivaient alors avec elle et en sa table? qui pourra mieux déduire le déportement de cette céleste Épouse, en la fleur de son âge, que ceux qui ont eu cet honneur d’avoir les principaux offices chez elle? Et de ce côté, les Pères méritent qu’on leur ajoute foi, non pour l’exquise doctrine dont ils étaient pourvus, mais pour la réalité de leurs consciences, et la fidélité avec laquelle ils ont marché en besogne.
On ne requiert pas tant au témoin le savoir, que la prud’homie et bonne foi. Nous ne les voulons pas ici pour auteurs de notre foi, mais seulement pour témoins de la créance en laquelle vivait l’Église de ce temps-là; personne n’en peut déposer plus pertinemment qu’eux qui y commandaient, ils sont irréprochables de tous côtés; qui veut savoir le chemin que l’Église a tenu en ce temps-là, qui le demande à ceux qui l’ont très fidèlement accompagnée: Sapientiam omnium antiquorum exquiret sapiens, et in prophetis vacabit; narrationem virorum nominatorum conservabit (Eccles. XXXIX, 1-2). Écoutez ce que dit Jérémie: Hæc dicit Dominus: state super vias, et videte et interrogate de semitis antiquis quæ sit via bona, et ambulate in ea, et invenietis refrigerium animabus vestris (Jér. VI, 16);et le Sage: Non te præterat narratio seniorum, ipsi enim didicerunt a patribus suis (Eccles. VIII, 11). Mais nous ne devons pas seulement honorer leurs témoignages comme très assurés et irréprochables, mais encore bailler grand crédit à leur doctrine sur toutes nos inventions et curiosités. Nous ne sommes pas en doute si les Pères anciens doivent être tenus pour auteurs de notre foi, nous savons mieux que tous vos ministres que non; ni ne sommes pas en dispute s’il faut recevoir pour certain ce qu’un ou deux Pères auront eu en opinion. Voici notre différend: vous dites que vous avez réformé votre Église sur le patron de l’Église ancienne; nous le nions, et prenons à témoins ceux qui l’ont vue, qui l’ont conservée, qui l’ont gouvernée; n’est-ce pas une preuve franche et nette de toute supercherie? ici nous ne produisons que la prud'homie et bonne foi des témoins. Outre cela, vous dites que votre Église a été taillée à la règle et compas de l’Écriture; nous le nions, et disons que vous avez raccourci, rétréci et plié cette règle, comme faisaient ceux de Lesbos, pour l’accomoder à votre cerveau, et… et réformée selon la vraie intelligence de l’Écriture; nous le nions, et disons que les anciens Pères ont eu plus de suffisance et d’érudition que vous, et néanmoins ont jugé que l’intelligence des Écritures n’était pas telle que vous dites; n’est-ce pas une preuve très certaine? Vous dites que, selon les Écritures il faut abolir la Messe; tous les anciens Pères le nient: à qui croirons-nous, ou à cette troupe d’évêques et martyrs anciens, ou à cette bande de nouveaux venus? voilà ou nous en sommes. Or, qui ne voit qu’au premier cas c’est une impudence intolérable de refuser créance à ces milliers de Martyrs, Confesseurs, Docteurs qui nous ont précédés? et si la foi de cette ancienne Église nous doit servir de Règle pour bien croire, nous ne saurions mieux trouver cette Règle que dans les écrits et depositions de ces très saints et signalés aïeuls.
Que les Ministres ont violé l’autorité du Pape
6e Règle de notre Foi
ARTICLE PREMIER
Première promesse (faite à saint Pierre)
Quand Notre-Seigneur impose un nom aux hommes, il leur fait toujours quelque grâce particulière selon le nom qu’il leur baille: s’il change le nom de ce grand père des croyants, et d’Abram le fait Abraham, aussi de Père élevé il le fait Père de multitude, apportant la raison tout aussitôt: Appellaberis Abraham, quia patrem multarum gentium constitui te (Gen. XVII, 5); et changeant celui de Sarai en Sara, de Madame particulière qu’elle était chez Abraham, il la rend Dame générale des nations et peuples qui devaient naître d’elle (15-16). S’il change Jacob en Israël, la raison est en réalité sur-le-champ: Parce que si tu as été puissant contre Dieu, combien plus surmonteras-tu les hommes (Gen. XXXII, 28)? Si Dieu, par les noms qu’il impose, ne marque pas seulement les choses nommées, mais nous instruit de leurs qualités et conditions: témoins les Anges, qui ne portent point de noms que selon leurs charges, et saint Jean-Baptiste, qui porte la grâce en son nom qui annonça en sa prédication; ce qui est ordinaire à cette sainte langue des Israélites. Ainsi l’imposition de nom en saint Pierre (Jean I, 42) n’est pas un petit argument de l’excellence particulière de sa charge, selon la raison même que Notre-Seigneur y attacha, Tu es Petrus, etc.
Mais quel nom lui donne-t-il? nom plein de majesté, non vulgaire ni trivial, mais qui ressent sa supériorité et autorité, semblable à celui d’Abraham même: car, si Abraham fut ainsi appelé parce qu’il devait être père de plusieurs peuples, saint Pierre a reçu ce nom parce que sur lui, comme sur une pierre ferme, devait être fondée la multitude des chrétiens; et c’est à cette ressemblance que saint Bernard appelle la dignité de saint Pierre, «Patriarcat d’Abraham». Quand Isaïe veut exhorter les Juifs par l’exemple d’Abraham leur tige, il appelle Abraham, pierre: Attendite ad petram unde excisi estis, attendite ad Abraham patrem vestrum; où il fait voir que ce nom de Pierre rapporte fort bien à l’autorité paternelle.
Ce nom est l’un de ceux de Notre-Seigneur; car quel autre nom trouvons nous attribué plus fréquemment au Messie que celui de pierre (Éph. II, 20; Ps. CXVII, 21; I Cor. X, 4)? ce changement donc, et cette imposition de nom, sont très considérables, car les noms que Dieu donne sont moelleux et massifs: Il communique son nom à saint Pierre, Il lui a donc communiqué quelque qualité sortable au nom. Notre-Seigneur est appelé principalement pierre, parce qu’il est fondement de l’Église (I Cor. 3, 10) et pierre angulaire (Éph II, 20; I Pierre II, 6-7), l’appui et la fermeté de cet édifice spirituel; ainsi a-t-il déclaré que sur saint Pierre serait édifiée son Église (Mt. XVI, 18), et qu’il l’affermirait en la foi: Confirma fratres tuos (Luc XXII, 32). Je sais bien qu’il imposa un nom aux deux frères Jean et Jacques, Boanerges, enfants de tonnerres (Marc III, 17), mais ni ce nom n’est point nom de supériorité ou commandement, mais d’obéissance, ni propre ou particulier, mais commun aux deux; ni ne semble pas qu’il leur fût permanent, puisque jamais ils n’en sont appelés depuis, mais que ce fût plutôt un titre de louange, à cause de l’excellence de leur prédication. Mais en saint Pierre il donne un nom permanent, plein d’autorité, et qui lui est si particulier que nous pouvons bien dire auquel des autres a-t-il dit, tu es pierre (Héb. I, 5)? pour montrer que saint Pierre a été supérieur aux autres.
Mais je vous aviserai que Notre-Seigneur n’a pas changé le nom de saint Pierre, mais a seulement joint un nouveau nom à l’ancien qu’il avait; peut-être afin qu’il se ressouvînt en son autorité de ce qu’il était de son estoc, et que la majesté du second nom fût termpérée par l’humilité du premier, et que si le nom de Pierre le nous faisait reconnaître pour chef, le nom de Simon nous avisât qu’il n’était pas chef absolu, mais chef obéissant, subalterne et maître valet. Il me semble que saint Basile donne atteinte à ce que je dis, quand il dit: Petrus ter abnegavit, et colocatus est in fundamento. Petrus jam antea dixerat, et beatus pronunciatus fuerat; dixerat, Tu es Filius Dei excelsi, et vicissim audierat se esse Petram, ita laudatus à Domino. Licet enim petra esset, non tamen Petra erat ut Christus; ut Petrus, Petra erat. Nam Chrisuts vere est immobilis Petra, petrus vero propter Petram; axiomata namque sua Chrsitus largitur autem ea non evacuatus, sed nihilo minus habens: petra est et Petram fecit, quæ sua sunt largitur servis suis; argumentum hoc est opulenti, habere videlicet et aliis dare. Ainsi parle saint Basile.
Qu’est-ce que Notre-Seigneur dit? Trois choses; mais il les faut considérer l’une après l’autre: Tu es Petrus, et super hanc petram adificabo Ecclesiam meam, et portæ inferi non prævalebunt adversus eam; Et tibi dabo claves regni cælorum; quodcumque, etc. (Mt. XVI, 18-19)qu’il était pierre ou rocher, et sur ce rocher ou cette pierre il édifierait son Église. Mais nous voici en difficulté: car on accorde bien que Notre-Seigneur ait parlé à saint Pierre et de saint Pierre jusqu’ici, et super hanc petram, mais que par ces paroles il ne parle plus de saint Pierre. Or, je vous prie, quelle apparence y a-t-il que Notre-Seigneur eût fait cette grande préface, Beatus es Simon Bar Jona, quia caro et sanguis non revelavit tibi, sed Pater meus qui in cælis est; et ego dico tibi (17), pour ne dire autre sinon, quia tu es Petrus, puis, changeant tout à coup de propos, il allât parler d’autre chose? Et puis, quand il dit et sur cette pierre j’édifierai mon Église, ne voyez-vous pas qu’il parle notoirement de la pierre de laquelle il avait parlé précédemment? et de quelle autre pierre avait-il parlé que de Simon, auquel il avait dit Tu es Pierre? Mais voici toute l’équivoque qui peut faire scrupule à vos imaginations; c’est que peut-être pensez-vous que comme Pierre est maintenant un nom propre d’homme, il le fut aussi alors, et que Petrus ne soit pas la même chose que petra, et que, partant, nous passions la signification de Pierre à la pierre, par équivoque du masculin au féminin. Mais nous n’équivoquons point ici; car ce n’est qu’un même mot, et pris sous la même signification, quand Notre-Seigneur a dit à Simon Tu es Pierre, et quand il a dit et sur cette pierre j’édifierai mon Église:et ce mot de pierre n’était pas un nom propre d’homme, mais seulement il fut approprié à Simon Bar Jona; ce que vous entendes bien mieux si on le prend au langage auquel Notre-Seigneur le dit. Il ne parlait pas latin, mais syriaque; il l’appela donc, non pas Pierre, mais Cepha, en cette façon, Tu es Cepha, et super hoc cepha ædificabo; comme qui dirait en latin Tu es Saxum, et super hoc saxum, ou en français Tu es Roche, et sur cette roche j’édifierai mon Église. Maintenant, quel doute reste-t-il que ce n’est qu’un même duquel il a dit, Tu es Roche, et duquel il dit et sur cette roche? Certes, il ne s’était point parlé d’autre Cepha en tout ce chapitre-là que de Simon; à quel propos donc allons-nous rapporter ce relatif, hanc, à un autre Cepha que celui qui est immédiatement précédent?
Vous me direz: oui, mais le latin dit Tu es Petrus, et non Tu es Petra; or, ce relatif hanc, à un autre Cepha que celui qui est immédiatement précédent?
Vous me direz: oui, mais le latin dit Tu es Petrus, et non Tu es Petra; or, ce relatif hanc, qui est féminin, ne saurait se rapporter à Petrus, qui est masculin. Certes, la version latine a assez d’autres arguments pour faire connaître que cette pierre n’est autre que saint Pierre, et partant, pour accommoder le mot à la personne à qui on le baillait pour nom, qui était masculine, il lui a baillé une terminaison de même, à l’imitation du grec qui avait mis, Tu es petroz, et super hanc th petra; mais il ne réussit pas si heureusement en latin qu’en grec, parce que, en latin, Petrus ne veut pas dire petra, mais en grec petroz et petra ne sont qu’une même chose; comme en français rocher et roche [est le même], toutefois, s’il me fallait approprier ou l’un ou l’autre à un homme, je lui appliquerais plutôt le nom de rocher que de roche, pour la correspondance du mot masculin à la personne masculine. Il reste que je vous dise sur cette interprétation qu’il n’y a personne qui doute que Notre-Seigneur n’ait appelé saint Pierre Cepha, car saint Jean le montre très expressément (I, 42), et saint Paul, aux Galates (II, 9 et ailleurs), ni que Cepha veuille dire une pierre ou un roc, ainsi que dit saint Jérôme (II ad Gal.).
Enfin, pour vous montrer que c’est bien de saint Pierre duquel il dit et super hanc petram, je produis les paroles suivantes; car c’est tout un de lui promettre les clefs du royaume des cieux et de lui dire super hanc petram; et néanmoins nous ne pouvons pas douter que ce ne soit saint Pierre auquel il promet les clefs du royaume des cieux, puis qu’il dit clairement et tibi dabo claves regni cælorum: si donc nous ne voulons dissocier cette pièce de l’Évangile d’avec les paroles précédentes et les suivantes, pour la joindre ailleurs à notre poste, nous ne pouvons croire que tout ceci ne soit dit à saint Pierre et de saint Pierre, Tu es Petrus, et super hancpetram ædificabo Ecclesiam meam;ce que la vraie et pure Église catholique, même selon la confession des ministres, a avoué haut et clair en l’assemblée de 630 évêques au concile de Chalcédoine (Act. III).
Voyons maintenant combien valent ces paroles et ce qu’elles importent.
1. On sait que ce que le chef est au corps d’un vivant, la racine en un arbre, le fondement l’est en un bâtiment. Notre-Seigneur, donc, qui compare son Église à un édifice, quand il dit qu’il l’édifiera sur saint Pierre, il montre que saint Pierre en sera la pierre fondamentale, la racine de ce précieux arbre, le chef de ce beau corps. La pierre sur laquelle on relève l’édifice, c’est la première, les autres s’affermissent sur elle, celles qu’elle ne soutient ne sont pas de l’édifice; on peut bien remuer les autres pierres sans que le bâtiment tombe, mais qui lève la fondamentale renverse la maison. Les Français appellent maison l’édifice et la famille encore; par cette proportion que, comme une maison n’est autre qu’un assemblage de pierres et autres matériaux fait avec ordre, dépendance et mesure, ainsi, une famille n’est autre qu’un assemblage de gens, avec ordre et dépendance les uns des autres. C’est à cette similitude que Notre-Seigneur appelle son Église édifice, duquel, faisant saint Pierre le fondement, il le fait chef et supérieur de cette famille.
2. Par ces paroles, Notre-Seigneur montre la perpétuité et immobilité de ce fondement. La pierre sur laquelle on relève l’édifice, c’est la première, les autres s’affermissent sur elle; on peut bien remuer les autres pierres sans ruiner l’édifice, mais qui lève la fondamentale renverse la maison: si donc les portes d’enfer ne peuvent rien contre l’Église, elles ne peuvent rien contre son fondement et chef, lequel elles ne sauraient lever et renverser qu’elles ne mettent sans dessus dessous tout le bâtiment. Il montre une des différences qu’il y a entre saint Pierre et lui: car Notre-Seigneur est fondement et fondateur, fondement et édificateur de l’Église, mais saint Pierre n’en est que fondement; Notre-Seigneur en est le Maître et Seigneur (Jean XIII, 13) en propriété, saint Pierre en a seulement l’économie; de quoi nous dirons ci-après.
3. Par ces paroles, Notre-Seigneur montre que les pierres qui ne sont posées et arrêtées sur ce fondement ne sont point de l’Église, ni n’appartiennent à cet édifice.
ARTICLE II
Résolution sur une difficulté
Mais une grande preuve au contraire, ce semble aux adversaires, c’est que, selon saint Paul, Fundamentum aliud nemo potest ponere præter id quod positum est, quod est Christus Jesus (I Cor. III, 11); et selon le même, nous sommes domestiques de Dieu, superædificati supra fundamentum Apostolorum et Prophètarum, ipso summo angulari lapide, Christo Jesu (Éph. 2, 19-20); et en l’Apocalypse, la muraille de la sainte cité avait douze fondements, et en ces douze fondements le nom des douze apôtres (XXI, 14).Si donc, disent-ils, tous les douze apôtres sont fondements de l’Église, comment attribuez-vous ce titre à saint Pierre en particulier? et si saint Paul dit que personne ne peut mettre autre fondement que Notre-Seigneur, comme osez-vous dire que par ces paroles, Tu es Pierre, et sur cette pierre j’édifierai mon Église,saint Pierre ait été établi pour fondement de l’Église? que ne dites-vous plutôt, dit Calvin, que cette pierre sur laquelle l’Église est fondée n’est autre que Notre-Seigneur? que ne dites vous plutôt, dit Luther, que c’est la confession de foi que saint Pierre avait faite? Mais à la vérité, ce n’est pas une bonne façon d’interpréter l’Écriture, que de renverser l’un des passages par l’autre, ou l’étirer par une intelligence forcée à un sens étrange et mal advenant; il faut y laisser tant qu’on peut la naïveté et la suavité du sens qui s’y présente. En ce cas donc, puisque nous voyons que l’Écriture nous enseigne qu’il n’y a point d’autre fondement que Notre-Seigneur, et que la même nous enseigne clairement que saint Pierre l’est encore, et plus outre encore que tous les apôtres le sont, il ne faut pas refuser le premier enseignement pour le second, ni le second pour le troisième, mais les laisser tous trois en leur entier; ce qui se fera aisément si nous considérons ces passages à la bonne foi et franchement.
Et pour vrai, Notre-Seigneur est l’unique fondement de l’Église: c’est le fondement de notre foi, de notre espérance et charité; c’est le fondement de la valeur des sacrements et de notre félicité; et c’est encore le fondement de toute l’autorité et l’ordre ecclésiastique, et de toute la doctrine et administration qui s’y fait; qui douta jamais de cela? Mais, me dit-on, s’il est unique fondement, comment est-ce que vous mettez encore saint Pierre pour fondement?
1. Vous nous faites tort; nous ne le mettons pas pour fondement, celui-là outre lequel on n’en peut point mettre d’autre, l’a mis lui-même; de sorte que, si Notre-Seigneur est vrai fondement de l’Église, comme il l’est, il faut croire que saint Pierre l’est encore, puisque Notre-Seigneur l’a mis en ce rang: que si quelque autre que Notre-Seigneur même lui eût donné ce grade, nous crierions tous avec vous: Nemo potest aliud fundamentum ponere præter id quod positum.
2. Et puis, avez-vous bien consideré les paroles de saint Paul? Il ne veut pas qu’on reconnaisse aucun fondement outre Notre-Seigneur, mais ni saint Pierre ni les autres apôtres ne sont pas fondements outre Notre-Seigneur, mais sous Notre-Seigneur; leur doctrine n’est pas outre celle de leur Maître, mais celle-là même de leur Maître. Ainsi la suprême charge qu’eut saint Pierre en l’Église militante, à raison de laquelle il est appelé fondement de l’Église, comme chef et gouverneur, n’est pas outre l’autorité de son Maître, mais n’est qu’une participation d’icelle; si que lui-même n’est pas fondement de cette hiérarchie outre Notre-Seigneur, mais plutôt en Notre-Seigneur, comme nous l’appelons très saint Père en Notre-Seigneur, hors duquel il ne serait rien. Certes, nous ne reconnaissons point d’autorité séculière outre celle de son Altesse; mais nous en reconnaissons bien plusieurs sous celle-ci, lesquelles ne sont pas proprement autres que celle de son Altesse, puisqu’elles en sont seulement certaines portions et participations.
3. Enfin, interprétons passage par passage. Saint Paul ne vous semble-t-il pas se faire assez entendre quand il dit: Vous êtes surédifiés sur les fondements des prophètes et apôtres? mais afin qu’on sût que ces fondements n’étaient pas outre celui qu’il prêchait, il ajoute: Ipso summo angulari lapide, Christo Jesu.
Notre-Seigneur donc est fondement, et saint Pierre aussi, mais avec une si notable différence que, au pris de l’un, l’autre peut être dit ne l’être point. Car Notre-Seigneur est fondement et fondateur, fondement sans autre fondement, fondement de l’Église naturelle, mosaïque et évangélique, fondement perpétuel et immortel, fondement de la militante et triomphante, fondement de soi-même, fondement de notre foi, espérance et charité, et de la valeur des sacrements. Saint Pierre est fondement non fondateur de toute l’Église, fondement, mais fondé sur un autre fondement qui est Notre-Seigneur, fondement de la seule Église évangélique, fondement sujet à succession, fondement de la militante non de la triomphante, fondement par participation, fondement ministériel, non absolu, enfin administrateur et non seigneur, et nullement fondement de notre foi, espérance et charité, ni de la valeur des sacrements. Cette si grande différence fait qu’en comparaison, l’un ne soit pas appelé fondement au pris de l’autre, qui néanmoins pris à part peut être appelé fondement, afin de laisser lieu à la propriété des Paroles saintes: ainsi qu’encore qu’il soit le bon Pasteur (Éph. IV, 11) il ne laisse de nous en donner sous lui, entre lesquels et sa majesté il y a si grande différence, que lui-même montre (Jean X, 11-16; Ez. XXXIV, 23) qu’il est le seul Pasteur.
Tout de même, ce n’est pas bien philosopher de dire, tous les apôtres en général sont appelés fondements de l’Église, donc saint Pierre ne l’est que comme les autres. Au contraire, puisque Notre-Seigneur a dit en particulier et en termes particuliers à saint Pierre ce qui est dit après en général des autres, il faut conclure qu’il y a en saint Pierre quelque particulière propriété de fondement, et qu’il a été lui en particulier ce que tout le collège a été ensemble. Toute l’Église a été fondée sur tous les apôtres, et toute sur saint Pierre en particulier; c’est donc saint Pierre qui en est le fondement, pris à part, ce que les autres ne sont pas, car à qui a-t-il jamais été dit en particulier Tu es Pierre, etc.? Ce serait violer l’Écriture, qui dirait que tous les apôtres en général n’ont pas été fondement de l’Église; ce serait aussi la violer, qui nierait que saint Pierre ne l’eût été particulièrement: il faut que la parole générale sorte son effet général, et la particulière, le particulier, afin que rien ne demeure inutile et sans mystère en de si mystérieuses Écritures.
Voyons seulement à quelle raison générale tous les apôtres sont appelés fondements de l’Église: et c’est parce que ce sont eux qui par leur prédication ont planté la foi et doctrine chrétienne; en quoi s’il faut donner prérogative à quelqu’un des apôtres, ce sera à celui-là qui disait: Abundantius illis omnibus laboravi (I Cor. XV, 10). Et c’est ainsi que s’entend le lieu de l’Apocalypse; car les douze apôtres sont appelés fondements de la Jérusalem céleste, parce qu’ils ont été les premiers qui ont converti le monde à la religion chrétienne, qui a été comme jeter les fondements de la gloire des hommes et la semence de leur bienheureuse immortalité. Mais le lieu de saint Paul semble ne s’entendre pas tant de la personne des apôtres que de leur doctrine; car il n’est pas dit que nous soyons surédifiés sur les apôtres, mais sur le fondement des apôtres, c’est-à-dire sur la doctrine qu’ils ont annoncée: ce qui est aisé à reconnaître, puisqu’il ne dit pas seulement que nous sommes sur le fondement des apôtres, mais encore des prophètes, et nous savons bien que les prophètes n’ont pas été fondements de l’Église évangélique autrement que par leur doctrine. Et en cet endroit, tous les apôtres semblent aller de pair, si saint Jean et saint Paul ne précèdent pour l’excellence de leur théologie; c’est donc de ce côté que tous les apôtres sont fondements de l’Église. Mais en l’autorité et gouvernement saint Pierre a devancé tous les autres, d’autant que le chef surpasse les membres; car il a été constitué pasteur ordinaire et chef suprême de l’Église, les autres ont été pasteurs délégués et commis, avec autant de plein pouvoir et d’autorité sur tout le reste de l’Église que saint Pierre, sauf que saint Pierre était leur chef à tous, et leur pasteur comme de tout le christianisme. Ainsi furent-ils fondements de l’Église avec lui également, quant à la conversion des âmes et par doctrine, mais quant à l’autorité et gouvernement ils le furent inégalement, puisque saint Pierre était le chef ordinaire non seulement du reste de toute l’Église mais des apôtres encore; car Notre-Seigneur avait édifié sur lui toute son Église, de laquelle ils étaient non seulement parties, mais les principales et nobles parties. Licet super omnes Apostolos ex æquo Ecclesiæ fortitudo solidetur, dit saint Jérôme, tamen inter duodecim unus eligitur, ut capite constituto schismatis tolatur occasio. Sunt quidem, dit saint Bernard parlant à son Eugène, et nous en pouvons autant dire de saint Pierre par la même raison, sunt alii cæli janitores et gregum pastores, sed tu tanto gloriosus quanto différentius nomen hæreditasti.
ARTICLE III
De la seconde promesse faite à saint Pierre
Et je te donnerai les clefs du royaume des cieux
Il fâche tant aux adversaires qu’on leur propose le siège de saint Pierre comme une pierre de touche, à laquelle il faille faire l’épreuve des intelligences, imaginations et fantaisies qu’ils font dans les Écritures, qu’ils renversent le ciel et la terre pour nous ôter des mains les expresses paroles de Notre-Seigneur par les […]
Notre-Seigneur ayant dit à saint Pierre qu’il édifierait sur lui son Église, afin que nous sussions plus particulièrement ce qu’il voulait dire, poursuit en ces termes: Et tibi dabo claves regni cælorum. On ne saurait parler plus clairement: il avait dit Beatus es Simon Barjona, quia caro, etc. Et ego dico tibi quia tu es Petrus, et tibi dabo, etc.;ce tibi dabo se rapporte à celui-là même auquel il avait dit et ego dico tibi, c’est donc à saint Pierre. Mais les ministres tâchent tant qu’ils peuvent de troubler si bien la claire fontaine de l’Évangile, que saint Pierre n’y puisse plus trouver ses clefs, et à nous dégoûter d’y boire l’eau de la sainte obéissance qu’on doit au Vicaire de Notre-Seigneur; et partant ils se sont avisés de dire que saint Pierre avait reçu cette promesse de Notre-Seigneur au nom de toute l’Église, sans qu’il y ait reçu aucun privilège particulier en sa personne. Mais si ceci n’est violer l’Écriture, jamais homme ne la viola; car n’était-ce pas à saint Pierre à qui il parlait? et comment pouvait-il mieux exprimer son intention que de dire Et ego dico tibi; Dabo tibi? et puisque immédiatement il venait de parler de l’Église, ayant dit portæ inferi non prævalebunt adversus eam, qui l’eût gardé de dire et dabo illi claves regni s’il eût voulu les donner à toute l’Église immédiatement? or il ne dit pas illi, mais dabo tibi. Que s’il est permis d’aller ainsi devinant sur des paroles si claires, il n’y aura rien en l’Écriture qui ne se puisse plier à tout sens: quoique je ne nie pas que saint Pierre en cet endroit ne parlait en son nom et de toute l’Église, quand il fit cette noble confession; non déjà comme commis par l’Église ou par les disciples (car nous n’avons pas un brin de marque de cette commission en l’Écriture, et la révélation sur laquelle il fonde sa confession avait été faite à lui seul, sinon que tout le collège des apôtres eût nom Simon Barjona), mais comme bouche, prince et chef des autres, selon saint Chrysostome et saint Cyrille, et «pour la primauté de son apostolat», comme dit saint Augustin. De sorte que toute l’Église parla en la personne de saint Pierre comme en la personne de son chef, et saint Pierre ne parla pas en la personne de l’Église; car le corps ne parle qu’en son chef, et le chef parle en lui-même, non en son corps. Et bien que saint Pierre ne fût pas encore chef et prince de l’Église, ce qui lui fut seulement conféré après la résurrection du Maître, il suffit qu’il ait été déjà choisi pour tel et qu’il en avait les arrhes; comme aussi les apôtres n’avaient pas encore le pouvoir apostolique, cheminant toute cette bénite compagnie plus comme disciples avec leur régent, pour apprendre les profondes leçons qu’ils ont par après enseignées aux autres, que comme apôtres ou envoyés, ce qu’ils firent depuis, lorsque le son de leur voix retentit par tout le monde (Ps. XVIII, 5).Et je ne nie pas non plus que le reste des prélats de l’Église n’ait eu part à l’usage des clefs; et quant aux apôtres, je confesse qu’ils y ont eu toute autorité: je dis seulement que la collation des clefs est ici promise principalement à la personne de saint Pierre, et à l’utilité de toute l’Église; car encore que ce soit lui qui les ait reçues, si ce n’est pas pour son profit particulier, mais pour celui de l’Église. Le maniement des clefs est promis à saint Pierre en particulier et principalement, puis, après, à l’Église; mais principalement pour le bien général de l’Église, puis, après, pour celui de saint Pierre: comme il advient en toutes charges publiques.
Mais on me demandera quelle différence il y a entre la promesse que Notre-Seigneur fait ici à saint Pierre de lui donner les clefs, et celle qu’il fait après aux apôtres; car, à la vérité, il semble que Notre-Seigneur, expliquant ce qu’il entendait par les clefs, dise: Et quodcumque ligaveris super terram erit ligatum et in cælis, et quodcumque solveris, qui n’est autre que ce qu’il dit aux apôtres en général, quæcumque alligaveritis. Si donc il promet en général ce qu’il promet à saint Pierre en particulier, il n’y aura point de raison de dire que saint Pierre soit plus qu’un des autres par cette promesse.
Je réponds qu’en la promesse, et en l’exécution de la promesse, Notre-Seigneur a toujours préféré saint Pierre, par des termes qui nous obligent à croire qu’il a été chef de l’Église.
Et quant à la promesse, je confesse que par ces paroles, et quod cumque solveris, Notre-Seigneur n’a rien promis de plus à saint Pierre qu’il fit après aux autres, quacumque aligaveritis super terram (Mt. XVIII, 18), etc.; car les paroles sont de même substance et signification en les deux passages. Je confesse aussi que par ces paroles, et quacumque solveris, dites à saint Pierre, il explique les précédentes, tibi dabo claves; mais je nie que ce soit tout un de promettre les clefs et de dire quodcumque solveris.
Voyons voir donc que c’est que de promettre les clefs du royaume des cieux. Et qui ne sait qu’un maître partant de sa maison, s’il laisse les clefs à quelqu’un, que ce n’est sinon lui en laisser la charge et le gouvernement? Quand les princes font leurs entrées dans les villes, on leur présente les clefs, comme leur déférant la souveraine autorité; c’est donc la suprême autorité que Notre-Seigneur promet ici à saint Pierre. À la vérité, quand l’Écriture veut ailleurs déclarer une souveraine autorité, elle a usé de semblables termes: en l’Apocalypse (I, 18), quand Notre-Seigneur veut se faire connaître à son serviteur, il lui dit: Ego sum primus et novissimus, et vivus et fui mortuus, et ecce sum vivens in secula seculorum; et habeo claves mortis et inferni; qu’entend-il par les clefs de la mort et de l’enfer,sinon la suprême puissance et sur l’un et sur l’autre? et la même (III, 7) quand il est dit de Notre-Seigneur Hæc dicit sanctus et verus, qui habet clavem David, qui aperit et nemo claudit et nemo aperit, que pouvons-nous entendre que la suprême autorité en l’Église? et ce que l’Ange dit à Notre-Dame (Luc I, 32), Dabit illi Dominus sedem David patris ejus et regnabit in domo Jacob in æternum?le Saint-Esprit nous faisant connaître la royauté de Notre-Seigneur or par le siège ou trône, or par les clefs.
Mais sur tout, le commandement qui est fait en Isaïe (XXII) pour Eliakim, s’apparie de toutes pièces à celui que Notre-Seigneur fait ici à saint Pierre. La, donc, est décrite la déposition d’un souverain Prêtre et gouverneur du Temple: Hæc dicit Dominus Deus exercituum: vade, ingredere ad eum qui habitat in tabernaculo, ab Sobnam, præpositum Templi, et dices ad eum: quid tu hic (15-16)? et plus bas: deponam te (19).Voilà la déposition de l’un, voici maintenant l’institution de l’autre: Ecce in die illa vocabo servum meum Eliakim, filium Helciæ, et induam ilum tunica tua, et cingulo tuo confortabo eum, et potestatem tuam (dabo) in manus ejus, et erit quasi pater habitantibus Jérusalem et domui Juda; et dabo clavem domus David super humerum ejus, et aperiet et non erit qui claudat, et claudet et non erit qui aperiat (22). N’y a-t-il rien de plus convaincant que ces deux Écritures? Car, Beatus es, Simon Barjona, quia caro et sanguis non revelavit tibi, sed Pater meus qui in cælis est,ne vaut-il pas bien pour le moins Vocabo servum meum Eliakim filium Helciæ? et Ego dico tibi quia tu es Petrus, et super hanc petram ædificabo Ecclesiam meam, et portæ inferi, etc., ne vaut il pas tout autant Induam illum tunica tua, et cingulo tuo confortabo eum, et potestatem tuam dabo in manus ejus, et erit quasi pater habitantibus Jerusalem et domui Juda? et est-ce autre chose que d’être le fondement ou pierre fondamentale d’une famille, que d’y être comme père, y avoir la surintendance, y être gouverneur? Que si l’un a eu cette assurance, Dabo clavem David super humerum ejus, l’autre n’en a pas eu moins, qui a cette promesse, Et tibi dabo claves regni cælorum; que si quand l’un aura ouvert, personne ne fermera, quand il aura fermé personne n’ouvrira, aussi quand l’autre aura délié, personne ne liera, quand il aura lié personne ne déliera. L’un est Eliakim, fils d’Helcias, l’autre Simon, fils de Jonas; l’un est revêtu de la robe pontificale, l’autre, de la révélation céleste; l’un a la puissance en sa main, l’autre est un fort rocher; l’un est comme père en Jérusalem, l’autre est comme fondement en l’Église; l’un a les clefs du Temple de David, l’autre, celles de l’Église évangélique; quand l’un ferme, personne n’ouvre, quand l’un lie, personne ne délie; quand l’un ouvre, personne ne ferme, quand l’un délie personne ne lie. Que reste-t-il de plus à dire, sinon que jamais Eliakim fils d’Helcias a été chef au Temple mosaïque, Simon fils de Jonas l’a été en l’Église évangélique? Eliakim représentait Notre-Seigneur comme figure, saint Pierre le représente comme lieutenant; Eliakim le représentait à l’Église mosaïque, et saint Pierre, à l’Église chrétienne.
Voilà que c’est qu’importe cette promesse qui ne fut jamais faite aux apôtres: mais je dis que ce n’est pas tout un de promettre les clefs du Royaume et de dire, quodcumque solveris, quoique l’un soit explication de l’autre. Et quelle différence y a-t-il? Certes, toute telle qu’il y a entre la propriété d’une autorité et l’usage: il peut bien se faire qu’un roi vivant, il ait ou la reine ou son fils qui ait tout autant de pouvoir que le roi même à châtier, absoudre, donner, faire grâce; il n’aura pourtant pas le sceptre, mais l’usage seulement; il aura bien la même autorité, mais non pas quant à la propriété, mais seulement quant à l’usage et l’exercice; tout ce qu’il aura fait sera fait, mais il ne sera pas chef ni roi, ainsi faudra-t-il qu’il reconnaisse que son pouvoir est extraordinaire et par propriété. Ainsi, Notre-Seigneur promettant les clefs à saint Pierre, lui remet l’autorité ordinaire, et lui donne cet office en propriété duquel il déclare l’usage quand il dit Quodcumque, etc.; or, par après, quand il fait la promesse aux apôtres, il ne leur donne pas les clefs ou l’autorité ordinaire, mais seulement les autorise en l’usage qu’ils feront, et en l’exercice des clefs. Cette différence est prise des termes propres de l’Écriture, car solvere et ligare ne signifie que l’action et exercice, habere claves, l’habitude. Voilà combien est différente la promesse que Notre-Seigneur fit à saint Pierre, de celle qu’il fit aux autres apôtres; les apôtres ont tous même pouvoir avec saint Pierre, mais non pas en même grade, d’autant qu’ils l’ont comme délégués et commis, et saint Pierre, comme chef ordinaire et officier permanent. Et à la vérité, il fut convenable que les apôtres, qui devaient partout planter l’Église, eussent tous plein pouvoir et entière autorité d’user des clefs et pour l’exercice d’icelles; et fut très nécessaire encore que l’un d’entre eux en eût la garde par office et dignité, ut Eclesai quæ una est, comme dit saint Cyprien, super unum, qui claves ejus accepit, voce Domini fundaretur.
ARTICLE IV
De la troisième promesse faite à saint Pierre
Auquel des autres fût-il jamais dit: Ego rogavi pro te, Petre, ut non deficiat fides tua; et tu aliquando conversus confirma fratres (Luc XXII, 32)? certes, ce sont deux privilèges de grande conséquence que ceux-ci. Notre-Seigneur, qui devait maintenir la foi en son Église, n’a point prié pour la foi d’aucun des autres en particulier, mais seulement de saint Pierre comme chef: car, quelle raison penserions-nous en cette prérogative, Expetivit vos (31), tous tant que vous êtes, ego autem rogavi pro te?n’est-ce pas le mettre lui tout seul en compte pour tous comme chef et conducteur de toute la troupe? Mais qui ne voit combien ce lieu est prégnant à cette intention? Regardons ce qui précède, et nous y trouverons que Notre-Seigneur avait déclaré à ses apôtres qu’il y en avait un entre eux plus grand que les autres, qui major est inter vos, et qui præcessor (26); et tout d’un train Notre-Seigneur lui va dire que l’adversaire cherchait de les cribler, tous tant qu’ils étaient, et néanmoins qu’il avait prié pour lui en particulier, afin que sa foi ne manquât. Je vous prie, cette grâce si particulière et qui ne fut pas commune aux autres, témoin saint Thomas (Jean XX, 25, 27), ne montre-t-elle pas que saint Pierre était celui-là qui major erat inter eos?tous sont tentés, et on ne prie que pour l’un. Mais les paroles suivantes rendent tout ceci très évident; car quelque protestant pourrait dire qu’il a prié pour saint Pierre en particulier pour quelque autre respect que l’on peut imaginer (car l’imagination fournit toujours assez d’appui à l’opiniâtreté), non parce qu’il fut chef des autres, et que la foi des autres fut maintenue en leur pasteur: au contraire, Messieurs, c’est afin que aliquando conversus confirmet fratres suos; il prie pour saint Pierre comme pour le confirmateur et l’appui des autres, et ceci qu’est-ce, que le déclarer chef des autres? On ne saurait, à la vérité, donner commandement à saint Pierre de confirmer les apôtres, qu’on ne le chargeât d’avoir soin d’eux; car, comme pourrait mettre ce commandement en fait, sans prendre garde à la faiblesse ou fermeté des autres pour les affermir et rassurer? N’est-ce pas le redire encore une fois fondement de l’Église? s’il appuie, rassure, affermit ou confirme les pierres même fondamentales, comme n’affermira-t-il tout le reste? s’il a la charge de soutenir les colonnes de l’Église, comme ne soutiendra-t-il tout le reste du bâtiment? s’il a la charge de repaître les pasteurs, ne sera-t-il pas souverain pasteur lui-même? Le jardinier qui voit les ardeurs du soleil continuelles sur une jeune plante, pour la préserver de l’assèchement qui la menace, ne porte pas de l’eau sur chaque branche, mais ayant bien trempé la racine croit que tout le reste est en assurance, parce que la racine va dispersant l’humeur à tout le reste de la plante: ainsi, Notre-Seigneur, ayant planté cette sainte assemblée de Disciples, pria pour le chef et la racine, afin que l’eau de la foi ne manquât point à celui qui devait en assaisonner tout le reste, et que par l’entremise du chef, la foi fût toujours conservée en l’Église; il prie donc pour saint Pierre en particulier, mais au profit et utilité générale de toute l’Église.
Mais il faut avant que fermer ce propos, que je vous dise que saint Pierre ne perdit pas la foi quand il nia Notre-Seigneur, mais la crainte lui fit désavouer ce qu’il croyait; c’est-à-dire, il ne s’oublia pas en la foi, mais en la confession de la foi; il croyait bien, mais il parlait mal, et ne confessait pas ce qu’il croyait.
ARTICLE V
De l’exhibition de ces promesses
Nous savons bien que Notre-Seigneur fit très ample procure et commission, de son salut, quand il leur dit (Jean XX, 21-22) : Sicut misit me Pater, et ego mitto vos; accipite Spiritum Sanctum, quorum remiseritis, etc.; ce fut l’exécution de sa promesse qu’il leur avait fait en général (Mt. XVIII, 18), quæcumque alligaveritis. Mais auquel des autres dit-il jamais en particulier Pasce oves meas? ce fut le seul saint Pierre qui eut cette charge; ils furent égaux en l’apostolat, mais quant à la dignité pastorale, saint Pierre seul en a eu cette institution, Pasce oves meas (Jean XXI, 17). Il y a des autres pasteurs en l’Église; chacun doit pascere gregem qui in se est, comme dit saint Pierre (I Pierre V, 2) ou celui in quo eum posuit Spiritus Sanctus Episcopum, selon saint Paul (Act. XX, 28); mais, Cui unquam aliorum sic absolute, sic indiscrete, dit saint Bernard, totæ commissæ sunt oves, Pasce oves meas?
Et que ce soit bien à saint Pierre à qui ces paroles s’adressent, je m’en rapporte à la sainte Parole. Ce n’est que saint Pierre qui s’appelle Simon Joannis, ou Jonæ (que l’un vaut l’autre, et Jona n’est que l’abregé de Joannah), et afin qu’on sache que ce Simon Joannis est bien saint Pierre, saint Jean atteste (XXI, 15) que c’était Simon Petrus: Dicit Jesus imoni Petro, Simon Joannis, diligis me plus his? C’est donc saint Pierre en particulier auquel Notre-Seigneur dit: Pasce oves meas. Même, que Notre-Seigneur en cette parole met saint Pierre à part des autres, quand il le met en comparaison: diligis me, voilà saint Pierre d’un côté, plus his? voilà les apôtres de l’autre; et quoique tous les apôtres n’y fussent pas, si est-ce que les principaux y étaient, saint Jacques, saint Jean, saint Thomas et autres (Jean XXI, 2). Ce n’est que saint Pierre qui fut fâché, ce n’est que saint Pierre auquel la mort est prédite (17-18); quelle occasion donc y peut-il avoir de douter si cette parole, Pasce oves meas, qui est jointe à toutes ces autres, s’adresse à lui seul?
Or, que repaître les brebis soit avoir la charge d’icelles, il apparaît clairement; car qu’est-ce avoir la charge de paître les brebis que d’en être pasteur et berger? et les bergers ont pleine charge des brebis, non seulement ils les conduisent aux pâturages, mais les ramènent, les établent, les conduisent, les gouvernent, les tiennent en crainte, châtient et défendent. En l’Écriture, régir et paître le peuple se prend pour une même chose, comme il est aisé à voir en Ézéchiel (XXIV, 23), au second des Rois (V, 2; VII, 7); et dans les Psaumes en plusieurs endroits, là ou, selon l’original, il y a pascere, nous avons regere, comme au Psaume second (9), Reges eos in virga ferrea, et de fait, entre régir et paître les brebis avec une houlette de fer il n’y a pas différence; au psaume xxii (1), Dominus regit me, à savoir, me gouverne comme pasteur; et quand il est dit (Ps. LXXVII, 78-79) que David avait été élu pascere Jacob servum suum, et Israel hæreditatem suam; et pavit eos in innocentia cordis sui, c’est tout de même que s’il disait regere, gubernare, præesse; et c’est avec la même façon de parler que les peuples sont appelés brebis de la pâture de Notre-Seigneur (Ps. LXXIII, 1; XCIV, 8), si que avoir commandement de paître les brebis chrétiennes, n’est autre que d’en être le régent et pasteur.
Maintenant, il est aisé à voir quelle autorité Notre-Seigneur baille à saint Pierre par cette parole, Pasce oves meas; car, à la vérité, 1. le commandement y est si particulier qu’il ne s’adresse qu’à saint Pierre; 2. la charge, si générale qu’elle comprend tous les fidèles, de quelque condition qu’ils soient. Qui veut avoir cet honneur d’être brebis de Notre-Seigneur, il faut qu’il reconnaisse saint Pierre, ou celui qui tient sa place pour berger: Si me amas, dit saint Bernard, pasce oves meas. Quas? illius vel illius populos civitatis, aut regionis, aut certe regni? oves meas, inquit. Cui non planum est non designasse aliquas, sed assignasse omnes? nihil excipitur ubi distinguitur nihil: et forte præsentes cæteri condiscipuli erant cum, commitens uni, unitatem omnibus commendaret in uno grege et uno pastore, secundum illud: una est columba mea, formosa mea, perfecta mea; ubi unitas, ibi perfectio. Quand Notre-Seigneur disait: Cognosco oves meas, il entendait de toutes; et qu’est-ce autre chose dire, Pasce oves meas, que, aie soin de mon bercail, de ma bergerie, ou de mon parc et troupeau? or, Notre-Seigneur n’a qu’un troupeau (Jean X, 11 sq.), il est donc totalement sous la charge de saint Pierre. Mais s’il lui a dit Repais mes brebis, ou il les lui recommandait toutes, ou quelques-unes seulement: s’il n’en recommandait que quelques-unes, et lesquelles? je vous prie; n’eût-ce pas été ne lui en recommander point, de lui en recommander seulement quelques-unes sans lui dire lesquelles, et lui donner en charge des brebis méconnues? si toutes, comme la parole le porte, donc il a été le pasteur général de toute l’Église; et la chose va bien ainsi sans doute, c’est l’interprétation ordinaire des Anciens, c’est l’exécution de ses promesses. Mais il y a du mystère en cette institution, que notre saint Bernard ne permet pas ce que j’oublie, déjà que je l’ai pris pour guide en ce point. C’est que par trois fois Notre-Seigneur lui recharge de faire office de pasteur, lui disant, pnt, Pasce agnos meos, 2nt, oviculas, 3nt, oves;non seulement afin de rendre cette institution plus solennelle, mais pour montrer qu’il lui donnait en charge non seulement les peuples, mais les pasteurs et apôtres même, qui, comme brebis, nourrissent les agneaux et brebiettes, et leur sont mères.
Et ne fait rien contre cette vérité que saint Paul et les autres apôtres aient repu beaucoup de peuples de la doctrine évangélique; car étant tous sous la charge de saint Pierre, ce qu’ils ont fait lui revient encore, comme la victoire en général, quoi que les capitaines aient combattu.
Ni ce que saint Paul reçut la main d’association de saint Pierre (Gal. II, 9); car ils étaient compagnons en la prédication, mais saint Pierre était plus grand en l’office pastoral, et les chefs appellent les soldats et capitaines compagnons.
Ni ce que saint Paul est appelé l’Apôtre des Gentils, et saint Pierre, des Juifs (Gal. II, 7); parce que ce n’était pas pour diviser le gouvernement de l’Église, ni pour empêcher l’un ou l’autre de convertir et les Gentils et les Juifs indifféremment (Act. IX, 15 et XV, 7), mais pour leur assigner les quartiers où ils devaient principalement travailler à la prédication, afin que, chacun attaquant de son côté l’impiété, le monde fût plus tôt rempli du son de l’Évangile.
Ni ce qu’il semble qu’il ne connût pas que les Gentils dussent appartenir à la bergerie de Notre-Seigneur, qui lui était commise; car ce qu’il dit au bon Cornelius (Act. X, 34-35), In veritate comperi quia non est personarum acceptor Deus, sed in omni gente qui timet eum et operatur justitiam acceptus est illi, n’est pas autre chose que ce qu’il avait dit long temps auparavant, Omnis quicumque invocaverit nomen Domini salvus erit (Act. II, 21), et la prédication qu’il avait expliquée, In semine tuo benedicentur omnes familiæ terræ (III, 25); mais il n’était pas assuré du temps auquel il fallait commencer la réduction des Gentils, suivant la sainte parole du Maître (Act. I, 8), Eritis mihi testes in Jerusalem, et in omni Judæa, et Samaria, et usque ad ultimum terræ, et celle de saint Paul (Act. XIII, 46), Vobis quidem oportebat primum loqui verbum Dei, sed quoniam repellitis, ecce convertimur ad Gentes:même que Notre-Seigneur avait déjà ouvert le sens des apôtres à l’intelligence de l’Écriture, quand il leur dit que oportebat predicari in nomine ejus poenitentiam et remissionem peccatorum in omnes gentes, incipientibus à Hierosolima (Luc XXIX, 47).
Ni ce que les apôtres ont fait des diacres sans le commandement de saint Pierre, dans les Actes des apôtres (Act. VI, 6); car saint Pierre, y étant, autorisait assez cet acte: outre, ce que nous ne nions pas, que les apôtres n’eussent pleine administration en l’Église, sous l’autorité pastorale de saint Pierre.
Ni ce que les apôtres envoyèrent Pierre et Jean en Samarie (Act. VIII, 14); car le peuple envoya bien Phinées, grand prêtre et supérieur, aux enfants de Ruben et Gad (Jos. XXII, 13), et le Centurion envoya les ségnieurs et principaux des Juifs qu’il estimait plus que lui-même (Luc VII, 3 et 7); et saint Pierre se trouvant au conseil lui-même, il y consentit et autorisa sa mission propre.
Ni, enfin, ce qu’on fait sonner si haut, que saint Paul à repris en face saint Pierre (Ad Gal. II, 11); car chacun sait qu’il est permis au moindre de reprendre le plus grand et de l’admonester quand la charité le requiert: témoin notre saint Bernard en ses livres De consideratione;et sur ce propos le grand saint Grégoire dit ces paroles toutes dorées: Factus est sequens minoris sui, ut in hoc etiam præiret; quatenus qui primus erat in apostolatus culmine, esset primus et in humilitate.
ARTICLE VI
Par l’ordre avec lequel les évangélistes nomment les apôtres
C’est chose bien digne de considération en ce fait, que jamais les évangélistes ne nomment les apôtres ensemble avec saint Pierre, qu’ils ne le mettent toujours au haut bout, toujours en tête de la troupe: ce qui ne peut être fait à cas et fortune; tant parce que c’est une observation perpétuelle dans les Évangiles, et que ce ne sont pas quatre ou cinq fois qu’ils sont nommés ensemble, mais très souvent ou tous ou une partie, qu’aussi que dans les autres apôtres, les évangélistes n’observent point d’ordre: Duodecim Apostolorum nomina sunt hæc, dit saint Matthieu(Mt. X, 2): primus Simon, qui dicitur Petrus, et Andreas frater ejus, Jacobus Zebedoei et Joannes frater ejus, Philippus et Bartholomæus, Thomas et Mathæus publicanus, Judas Iscariotes qui tradidit eum. Saint Marc met saint Jacques second (Marc III), saint Luc le met troisième (Luc VI; Act. 1); saint Matthieu met…
C’est chose bien digne de considération en ce fait, que jamais les évangélistes ne nomment ou tous les apôtres ou une partie d’iceux ensemble, qu’ils ne mettent toujours saint Pierre au haut bout, toujours en tête de la troupe: ce qu’on ne saurait penser être fait à cas fortuit, car c’est une observation perpétuelle entre les évangélistes, et ce ne sont pas quatre ou cinq fois qu’ils sont nommés ainsi ensemble, mais très souvent, et d’ailleurs, dans les autres apôtres, ils n’observent point d’ordre: Duodecim Apostolorum nomina hæc sunt, dit saint Matthieu (X, 2): primus Simon, qui dicitur Petrus, et Andreas frater ejus, Jacobus Zebedœi et Joannes frater ejus, Philippus et Bartholomæus, Thomas et Mathæus publicanus, Jacobus Alphæi et Thaddæus, Simon Cananæus et Judas Iscariotes. Il nomme saint André le second, saint Marc le nomme le 4. (Marc III, 18), et, pour mieux montrer qu’il n’importe, saint Luc, qui l’a mis en un lieu (Luc VI, 14) le 2., le met en l’autre (Act. I, 13) le 4.; saint Matthieu met saint Jean le 4., saint Marc le met le 3., saint Luc en un lieu le 4., en un autre le 2.; saint Matthieu met saint Jacques 3., saint Marc le met 2nd: bref, il n’y a que saint Philippe, saint Jacques Alphée et Judas qui ne soient tantôt plus haut tantôt plus bas. Quand les évangélistes nomment tous les apôtres ensemble, ailleurs, il n’y a point du tout d’observation, sinon en saint Pierre qui va devant partout. Or sus, imaginons que nous voyons, dans les champs, dans les rues, dans les assemblées, ce que nous lisons dans les Évangiles, et de vrai est-il encore plus certain que si nous l’avions vu; quand nous verrions partout saint Pierre le premier, et tout le reste pêle-mêle, ne jugerions-nous pas que les autres sont égaux et compagnons, et saint Pierre, le chef et capitaine?
Mais, outre cela, bien souvent quand les évangélistes parlent de la compagnie apostolique, ils ne nomment que Pierre, et mettent les autres en compte par accessoire et suite: Prosecutus est eum Simon, et qui cum illo erant (Marc I, 36). Dixit Petrus, et qui cum illo erant (Luc VIII, 45). Petrus vero, et qui cum illo erant, gravati erant somno (Luc IX, 32). Vous savez bien que nommer une personne et mettre les autres en un bloc avec elle, c’est la rendre la plus apparente, et les autres, ses inférieurs.
Bien souvent encore on la nomme à part des autres; comme l’Ange: Dicite discipulis ejus, et Petro (Marc XVI, 7). Stans autem Petrus, cum undecim (Act. II, 14). Dixerunt ad Petrum, et ad reliquos Apostolos (37). Respondens autem Petrus et Apostoli, dixerunt (Act. V, 29). Nunquid non habemus potestatem sororem mulierem circumducendi, sicut cæteri Apostoli, et fratres Domini, et Cephas (I Cor. IX, 5)?Qu’est-ce à dire, Dicite discipulis ejus, et Petro? Pierre n’était-il pas apôtre? Ou il était moins ou plus que les autres, ou il était égal: jamais homme, s’il n’est du tout désespéré, ne dira qu’il fut moins; s’il est égal, et va à pair des autres, pourquoi le met-on à part? s’il n’y a rien en lui de particulier, pourquoi ne dit-on aussi bien Dicite discipulis, et Andreæ, ou Joanni? Certes, il faut que ce soit quelque particulière qualité qui soit en lui plus que dans les autres, et qu’il ne fût pas simple apôtre; de manière qu’ayant dit Dicite discipulis, ou Sicut cæteri discipuli, on peut encore demeurer en doute de saint Pierre, comme plus qu’apôtre et disciple.
Une seule fois en l’Écriture, saint Pierre est nommé après saint Jacques: Jacobus, Cephas et Joannes dextras dederunt societatis (Ad Gal. II, 9). Mais à la vérité, il y a trop d’occasions de douter si en l’original et anciennement Pierre était nommé le premier ou le second, pour vouloir tirer aucune conclusion valable de ce seul lieu: car saint Augustin, saint Ambroise, saint Jérôme, tant au Commentaire (in Epist. ad Gal.) qu’au texte, ont écrit Pierre, Jacques, Jean, ce qu’ils n’eussent jamais fait s’ils n’eussent trouvé en leurs exemplaires ce mêm’ordre, autant en a fait saint Chrysostome, au Commentaire; ce qui montre la diversité des exemplaires, qui rend la conclusion de part et d’autre douteuse. Mais quand bien ceux que nous aurons maintenant seraient originaires, on ne saurait que déduire de ce seul passage contre l’ordre de tant d’autres; car il peut se faire que saint Paul tienne l’ordre du temps auquel il a reçu la main d’association, ou que, sans s’amuser à l’ordre, il ait écrit le premier qui lui revint. Mais saint Matthieu nous montre clairement quel ordre il y avait entre les apôtres, à savoir, qu’il y en avait un premier, tout le reste égal, sans second ni troisième: Primus, dit-il, Simon, qui dicitur Petrus (Mt. X, 2); il ne dit point secundus Andreas, tertius Jacobus,mais les va nommant simplement, pour nous faire connaître que, pourvu que saint Pierre fût premier, tout le reste étaient à même, et qu’entre eux il n’y avait point de préséance. Primus, dit-il, Petrus, et Andreas: d’ici est tiré le nom de primauté;car s’il était primus, sa place était première, son rang, premier, et cette sienne qualité, primauté.
On répond à cela que si les évangélistes ont nommé saint Pierre le premier, ç’a été parce qu’il était le plus avancé en âge entre les apôtres, ou pour quelques privilèges qui étaient en lui. Mais qu’est ceci, je vous prie? dire que saint Pierre fut le plus vieux de la troupe, c’est chercher à crédit une excuse à l’opiniâtreté: on voit les raisons toutes claires en l’Écriture, mais parce qu’on est résolu de maintenir le contraire, on en va chercher avec l’imagination çà et là. Pourquoi dit-on que saint Pierre fut le plus vieux, puisque c’est une pure fantaisie, qui n’a point de fondement en l’Écriture et est contraire aux Anciens? Que ne dit-on plutôt qu’il était celui sur lequel Notre-Seigneur fondait son Église, auquel il avait baillé les clefs du royaume des cieux, qui était le confirmateur des frères? car tout cela est de l’Écriture: ce qu’on veut soutenir est soutenu, s’il a fondement en l’Écriture ou non, il n’importe. Et quant aux autres privilèges, qu’on me les compte par ordre, on n’en trouvera point de particuliers en saint Pierre que ceux qui le rendent chef de l’Église.
ARTICLE VII
De quelques autres marques qui sont semées dans les écritures de la primauté de saint Pierre
Si je voulais apporter ici tout ce qui s’en trouve, je ferais aussi cette grande preuve que je veux faire toute cette partie; et cela ne me coûterait guère, car cet excellent théologien Robert Belarmin me mettrait beaucoup de choses en main, mais surtout le docteur Nicolas Sander a traité ce sujet si solidement et amplement qu’il est malaisé d’en dire rien qu’il n’ait dit et écrit en ses Livres De la Visible Monarchie (Lib. VI, chap.II): j’en présenterai quelques pièces.
Si l’Église est comparée à un bâtiment (Mt. XVI, 18), comme elle l’est, son rocher et fondement ministériel en est saint Pierre.
Si vous la dites semblable à une famille (I ad Tim. III, 15), il n’y a que Notre-Seigneur qui paie tribut, comme chef de maison, et après lui saint Pierre, comme son lieutenant (Mt. XVII, 26).
Si à une nacelle, saint Pierre en est le patron, et en celle-la Notre-Seigneur enseigne (Luc V, 3).
Si à une pêche, saint Pierre y est le premier, les vrais disciples de Notre-Seigneur ne pêchent qu’avec lui (Luc V, 10; Jean XXI, 11).
Si aux rets et aux filets (Mt. XIII, 47), c’est saint Pierre qui les jette en mer, c’est saint Pierre qui les tire (Luc V, 5-7), les autres disciples y sont coadjuteurs; c’est saint Pierre qui les met à port, et présente les poissons à Notre-Seigneur (Jean XXI, 11).
Dites-vous qu’elle est semblable à une légation? saint Pierre y est le premier (Mt. X, 2, 5).
Dites-vous que c’est une fraternité? saint Pierre y est le premier, le gouverneur et le confirmateur des autres (Luc XXII, 32). Aimez-vous mieux que ce soit un royaume? saint Pierre en porte les clefs (Mt. XVI, 19).
Voulez-vous que ce soit un parc ou un bercail de brebis et d’agneaux? et saint Pierre en est le pasteur et berger général (Jean XXI, 17).
Dites maintenant, en conscience, comme Notre-Seigneur pouvait témoigner plus vivement son intention? l’opiniâtreté ne voit goutte parmi tant de lumières? Saint André vint le premier à la suite de Notre-Seigneur, ce fut lui qui y amena son frère saint Pierre (Jean I, 41), et saint Pierre précède partout; que veut dire cela, sinon que l’avantage que l’un avait en temps, l’autre l’avait en dignité?
Mais passons outre. Notre-Seigneur est-il monté au ciel, toute la sainte brigade apostolique se retire chez saint Pierre, comme chez le commun père de famille (Act. I, 15); saint Pierre se lève entre eux et parle le premier (16), enseigne l’interprétation d’une grave prophétie, a le premier soin de la restauration et crue du nombre apostolique, comme chef et colonel (21). C’est lui qui le premier proposa de faire un apôtre; qui n’était pas un trait de petite autorité, car les apôtres n’ont pas tous eu des successeurs, et par la mort n’ont pas perdu leur dignité, mais saint Pierre, enseignant l’Église, montre, et que Judas avait perdu son apostolat et qu’il en fallait un autre en sa place, contre l’ordinaire de cette autorité, qui continue dans les autres après la mort, et de laquelle ils feront encore exercice au jour du jugement, alors qu’ils seront assis autour du Juge, jugeant les douze tribus d’Israël (Mt. XIX, 28).
Les apôtres et disciples n’ont pas plus tôt reçu le Saint-Esprit, que saint Pierre, comme chef de l’ambassade évangélique, étant avec ses onze compagnons, commence à proposer, selon sa charge, la sainte nouvelle de salut aux Juifs en Jérusalem (Act. II, 14): c’est le premier catéchiste de l’Église, et qui prêche la pénitence (38); les autres sont avec lui, et on les interroge tous, mais saint Pierre seul répond pour tous, comme chef de tous.
S’il faut mettre la main au trésor des miracles concédé à l’Église, quoique saint Jean y soit et soit invoqué, saint Pierre seul y met la main (Act. III, 6).
Faut-il donner commencement à l’usage du glaive spirituel de l’Église, pour châtier le mensonge? c’est saint Pierre qui assigne le premier coup, sur Ananie et Saphire (Act. V, 3): de la vient la haine que tous les menteurs portent à son Saint-Siège, parce que, comme dit saint Grégoire, Petrus mentientes verbo occidit.
C’est le premier qui reconnaît l’erreur et réfute l’hérésie, en Simon Magus (Act. VIII, 20); de la vient la haine irréconciliable de tous les hérétiques à son Siège.
C’est le premier qui ressuscita les morts, quand il prie pour la dévote Tabite (Act. IX, 40).
Est-il temps de mettre la main à la moisson du paganisme? c’est saint Pierre à qui s’en adresse la révélation, comme au chef de tous les ouvriers et l’économe de la métairie (Act. X, 9). Le bon capitaine italien Cornelius est-il prêt à recevoir la grâce de l’Évangile? on le renvoie à saint Pierre, afin que par ses mains fût dédié et béni le gentilisme (5). C’est le premier qui commande qu’on baptise les païens (48).
Se trouve-t-on en un concile général? saint Pierre, comme président, y ouvre la porte au jugement et à la définition, et sa sentence est suivie des autres, sa particulière révélation y sert de loi (Act. XV, 7).
Saint Paul confesse qu’il est venu exprès en Jérusalem voir saint Pierre, et demeura quinze jours près de lui (Gal. I, 18); il y vit saint Jacques, mais il n’était pas venu pour le voir, mais seulement saint Pierre. Qu’est-ce à dire ceci? que n’allait-il aussi bien pour voir le grand apôtre et si signalé saint Jacques, que saint Pierre? parce qu’on regarde les gens en tête et en face, et saint Pierre était le chef de tous les apôtres.
Étant en prison, toute l’Église fait prières continuelles pour lui (Act. XII, 5).
Si ceci n’est pas être le premier et chef des apôtres, je confesse que les apôtres ne sont pas apôtres, les pasteurs, pasteurs, ni les docteurs, docteurs; car, en quelles autres plus expresses paroles et marques pourrait-on faire connaître un pasteur, un docteur, un apôtre, que celles que le Saint-Esprit a mises dans les Écritures pour faire reconnaître saint Pierre pour chef de l’Église?
ARTICLE VIII
Le témoignage de l’Église sur ce fait
Pour vrai, l’Écriture suffit, mais considérons qui la force et viole. Si nous commencions à la tirer en conséquence pour la primauté de saint Pierre, on pourrait croire que nous la forçons; mais quoi? elle est très claire en ce fait, et a été entendue de toute l’Église première en ce sens. Ceux-là donc la forcent, qui y apportent un sens nouveau, qui la tirent contre la nature de ses paroles et contre le sens de l’Antiquité; ce que s’il est loisible à chacun, l’Écriture ne servira plus que de jouet aux cerveaux fantasques et opiniâtres. Que veut dire que l’Église ancienne n’a jamais tenu pour sièges patriarcaux sinon ceux de Rome, d’Alexandrie et d’Antioche? on peut faire mille fantaisies, mais il n’y a point d’autre raison que celle que produit saint Léon, parce que saint Pierre a fondé ces trois sièges, ils ont été appelés et tenus pour patriarcaux; comme témoignent le concile de Nicée (Can. VI) et celui de Chalcédoine (Act. XVI), où on fait grande différence entre ces trois sièges et les autres. Que quant à ceux de Constantinople et de Jérusalem, qui lira ces conciles verra la différence en laquelle on les tient d’avec ces trois autres, fondés par saint Pierre; non que le concile de Nicée parle du siège de Constantinople, car Constantinople n’était encore rien en ce temps-là, n’ayant été élevée que par le grand Constantin, qui la dédia et nomma l’an 25 de son Empire, mais le concile de Nicée traite du siège de Jérusalem, et celui de Chalcédoine, de celui de Constantinople. Par la préséance et la prééminence de ces trois sièges, l’Église ancienne a assez témoigné qu’elle tenait saint Pierre pour son chef, qui les avait fondés; autrement, que ne mettait-elle encore en semblable rang le siège d’Éphèse, fondé par saint Paul, confirmé et affermi par saint Jean, ou le siège de Jérusalem, auquel saint Jacques avait conversé et présidé?
Que témoignait-elle autre, quand, dans les lettres publiques et patentes qu’ils appelaient anciennement formées, après la première lettre du Père, Fils, et Saint-Esprit, on y mettait la première lettre de Petrus (Atticus In fine Concilii Calced.), sinon qu’après Dieu tout-puissant, qui est le Roi absolu, l’autorité du lieutenant est en grand prix vers ceux qui sont bons chrétiens?
Quant au consentement des pères sur ce fait, Sanderus a levé toute occasion à la postérité d’en douter; je produirai seulement les noms avec lesquels les Pères l’ont appelé, qui montrent assez leur créance.
Ils l’ont appelé Chef de l’Église, comme saint Jérôme, et saint Chrysostome, Hom. 56, in Matheum.
Optatus Milevitanus appellat Caput, l. 2 contra Parmen.
Fœlix Ecclesiæ fundamentum,comme saint Hilaire , et Cæli janitorem.
Primum Apostolorum,comme saint Augustin , après saint Matthieu (X, 2).
Apostolorum os et verticem, comme Origène et saint Chrysostome.
Os et principem Apostolorum, comme le même saint Chrysostome, Hom. 88 in Joann.
Curatorem fratrum et orbis terrarum, idem, ibid.
Ecclesiæ pastorem et caput adamante firmius, id., Hom. 55 in Math.
Basis Ecclesiæ,Chrysost. Hom. 4. in c. 6 Isaiæ.
Petram indelebilem, crepidinem immobilem, Apostolum magnum, primum discipulorum, primum vocatum et primum obedientem, idem, Hom. 9 de Pœnitentia.
Ecclesiæ firmamentum, Christianorum ducem et magistrum, spiritalis Israelis columnam, fluctuantium gubernatorem, cælorum magistrum, Christi os, summum Apostolorum verticem, idem, Sermone in adoratione venerabilium catenarum et gladii sancti et Apostolorum principis Petri.
Ecclesiæ principem, idem, Homil, in Sstos Pet. et Paul et Heliam, portum fidei, orbis terrarum magistrum.
Primum in Apostolatus culmine,Greg, Hom. 18, in Ezech.
Christianorum primum Pontificem,Euseb., in Chronico anni 44.
Magister militiæ Dei, idem, I, 2. Hist c. 14.
Cæteris prælatum discipulis, Bas., Serm de judicio Dei.
Orbis terrarum præpositus, Hom. 56 in Matth., Chrysost.
Dominum domus Domini et principem omnis possessionis ejus,Bernard, ep. 237, ad Eugenium.
Qui osera s’opposer à cette societé? ils parlent ainsi, ils entendent ainsi l’Écriture.
ARTICLE IX
Que saint Pierre a eu des successeurs au vicariat général de Notre-Seigneur
J’ai fermement prouvé ci-dessus que l’Église catholique était une monarchie, en laquelle un chef ministériel gouvernait tout le reste: ce n’a donc pas été saint Pierre seulement qui en a été le chef, mais faut que comme l’Église n’a pas manqué par la mort de saint Pierre, ainsi l’autorité d’un chef n’y ait pas manqué; autrement elle ne serait pas une, ni au train auquel son fondateur l’avait mise.
Et de vrai, toutes les raisons pour lesquelles Notre-Seigneur mit un chef en ce corps, ne demandent pas tant qu’il y fût en ce commencement, ou les apôtres qui gouvernaient l’Église étaient saints, humbles, charitables, amateurs d’unité et de concorde, qu’au progrès et suite d’icelle, quand la charité refroidit chacun s’aime soi-même, personne ne veut se tenir au dire d’autrui ni subir la discipline. Je vous prie, si les apôtres, à l’entendement desquels le Saint-Esprit éclairait de si près, si fermes et puissants, avaient besoin de confirmateur et de pasteur pour la forme de leur union, combien plus maintenant l’Église en a nécessité, quand il y a tant d’infirmités et faiblesses dans les membres de l’Église? la raison de saint Jérôme a bien autrement lieu maintenant qu’au temps des apôtres, Inter omnes unus eligitur, ut capite constituto schismatis tollatur occasio. La bergerie de Notre-Seigneur doit durer jusqu’à la consommation du monde (Mt. XXVIII, 20) en unité, l’unité donc d’un pasteur y doit encore durer, tout ceci a été bien prouvé ci-dessus: dont il s’ensuit manifestement que saint Pierre a eu des successeurs, en a encore, et aura jusqu’à la consommation des siècles.
ARTICLE X
Des conditions requises pour succéder
Je ne fais pas ici profession de traiter les difficultés à fond de cuve, il me suffit d’avancer quelques principales raisons, et mettre au net notre créance; que si je voulais m’amuser aux objections qu’on fait sur ce point, j’aurais plus d’ennui que de peine, et la plupart sont si légères qu’elles ne méritent pas qu’on y perde le temps. Voyons quelles conditions sont requises pour succéder à une charge.
On ne succède qu’à celui qui cède et quitte sa place, soit par déposition ou par la mort; qui fait que Notre-Seigneur est toujours chef et souverain oontife de l’Église, et auquel personne ne succède, parce qu’il est toujours vivant, et n’a cédé ou quitté ce sacerdoce ou pontificat, quoiqu’il l’exerce en partie par ses ministres et serviteurs ici-bas en l’Église militante: mais ces ministres et lieutenants, tout tant qu’il y a de pasteurs, peuvent céder et cèdent, soit par déposition ou par la mort, leurs offices et dignités.
Or nous avons montré que saint Pierre a été suprême chef ministériel de l’Église, et que cet office ou dignité ne lui a pas été baillé pour lui seulement, mais pour le bien et profit de toute l’Église, si que ce doit être un office perpétuel en l’Église militante, ni même homme visible, qui est une condition requise pour administrer en l’Église visible. Reste à savoir comme il a fait cette cession, comme il a quitté ce sien pontificat, si c’est ou par déposition faite entre vivants, ou par la mort naturelle; puis on verra qui lui a succédé et par quel droit.
Et d’un côté, personne ne doute que saint Pierre n’ait continué en sa charge toute sa vie; car cette parole de Notre-Seigneur, Pasce oves meas (Jean XXI, 17), lui fut non seulement une institution en cette suprême charge pastorale, mais un commandement absolu, qui n’avait point d’autre limitation que par le terme de sa vie, non plus que cet autre, Predicate Evangelium omni creaturæ (Marc XVI, 15), à quoi les apôtres vacquèrent jusqu’à la mort. Pendant donc que saint Pierre vécut cette vie mortelle, il n’eut point de successeur, et ne déposa point sa charge, ni n’en fut point déposé; car il ne le pouvait être sinon par l’hérésie, qui n’eut jamais accès chez les apôtres beaucoup moins chez leur chef, sinon que le Maître de la bergerie l’en eût levé, ce que non.
Ce fut donc la mort qui le leva de cette sentinelle et de ce guet général qu’il faisait, comme pasteur ordinaire, sur toute la bergerie de son Maître: mais qui succéda en sa place? Et quant à ce point, toute l’Antiquité est d’accord que c’est l’évêque de Rome, avec cette raison: saint Pierre mourut évêque de Rome, donc l’évêché de Rome fut le dernier siège du chef de l’Église, donc l’évêque de Rome, qui fut après la mort de saint Pierre, succéda au chef de l’Église, et, par conséquent, fut chef de l’Église. Quelqu’un pourrait dire qu’il succéda au chef de l’Église quant à l’évêché de Rome, mais non quant à la monarchie du monde; mais celui-là devrait montrer que saint Pierre eut deux sièges, dont l’un fut pour Rome, l’autre pour l’univers, ce qui n’est point. Il eut bien, à la vérité, en Antioche, mais celui qui l’eut après lui n’eut pas le vicariat général, parce que saint Pierre vécut longtemps après, et n’avait pas déposé cette charge; mais ayant choisi Rome pour son siège, il en mourut évêque, et celui qui lui succéda, lui succéda simplement, et s’assit en son siège qui était siège général de tout le monde et de l’évêché de Rome en particulier, si que l’évêque de Rome demeura lieutenant général en l’Église et successeur de saint Pierre: ce que je vais prouver maintenant si solidement qu’autre que les opiniâtres n’en pourra douter.
ARTICLE XI
Que l’évêque de Rome est vrai successeur de saint Pierre et chef de l’Église militante
J’ai présupposé que saint Pierre ait été évêque de Rome et soit mort tel; ce que tous les adversaires nient, même que plusieurs d’entre eux nient qu’il ait jamais été à Rome, les autres, que, s’il y a été, qu’il y soit mort. Mais je n’ai que faire de combattre toutes ces négations par le menu, puisque, quand j’aurai bien prouvé que saint Pierre a été et est mort évêque de Rome, j’aurai suffisamment prouvé que l’évêque de Rome est successeur de saint Pierre; outre ce que toutes mes raisons et mes témoins portent en termes exprès que l’évêque de Rome a succédé à saint Pierre, qui est mon intention, de laquelle néanmoins réussira une claire certitude que saint Pierre a été à Rome et y est mort.
Et voici mon premier témoin: saint Clément, disciple de saint Pierre, en l’épître première qu’il a écrit ad Jacobum fratrem Domini, laquelle est si authentique que Ruffin en a été traducteur il y a environ douze cens ans; or il dit ces paroles: Simon Petrus, Apostolus primus, Regem seculorum usque ad Romanœ urbis notitiam, ut etiam ipsa salvaretur, invexit; hic pro pietate pati volens, apprehensa manu mea in conventu fratrum, dixit: Clementem hunc Episcopum vobis ordino, cui soli meæ prædicationis et doctrinæ Cathedram trado; (et peu après) Ipsi trado a Domino mihi traditam potestatem ligandi et solvendi. Et quant à l’autorité de cette épître, Damasus, in Pontificali, en la vie de Clément (Concilia, anno 91), en parle ainsi: In epistola quæ ad Jacobum scripta est, qualiter Clementi commissa est a beato Petro Ecclesia reperies; et Rufin, en la préface sur les Livres Des Reconnaissances de saint Clément, en parle fort honorablement, et dit qu’il l’avait mise en latin, et que saint Clément y témoignait de son institution, et quod eum reliquerit successorem Cathedræ. Ce témoignage fait voir, et que saint Pierre a prêché à Rome, et qu’il y a été évêque; car s’il n’y eût été évêque, comme eût-il baillé la chaire à saint Clément qu’il n’y eût pas eue?
Le 2. saint Irénée (Contra Haeres.), I, 3, c. 3: Maximæ et antiquissimæ et omnibus cognitæ, a duobus gloriosissimis Apostolis Petro et Paulo Romæ fundatæ Ecclesiæ, etc.; et peu après: Fundantes igitur et instruentes beati Apostoli Ecclesiam, ejus administrandæ episcopatum Lino tradiderunt; succedit et Anacletus, post eum, tertio ab Apostolis loco episcopatum sortitur Clemens.
Le 3. Tertullien, de Præscript (XXXII): Romanorum Ecclesia Clementem a Petro ordinatum edit, id est, per instrumenta et rationes publicas demontrat; et au même livre (XXXVI): Fœlix Ecclesia, cui totam doctrinam Apostoli cum sanguine suo profuderunt, et parle de l’Église romaine, ubi Passioni Dominicæ Petrus adæquatur: ou vous voyez que saint Pierre est mort à Rome, et y a constitué saint Clément, de sorte que, joignant ce témoignage aux autres, on voit qu’il y a été évêque et y est mort enseignant.
Le 4. saint Cyprien, ep 55 (§ 14), ad Cornelium: Navigare audent ad Petri Cathedram, atque ad Ecclesiam principalem, unde unitas sacerdotalis exorta est, et parle de l’Église romaine.
Eusèbe, in Chronico anni 44: Petrus, natione Galilæus, Christianorum Pontifex primus, cum primum Antiochenam Ecclesiam fundasset, Romam profiscitur; ubi Evangelium prédicants 25 annis, ejusdem urbis Episcopus perseverat.
Epiphanius, Hær. 27 (§ 6): Episcoporum in Roma successio hanc habuit consequentiam: Petrus et Paulus, Linus, Cletus, Clemens, etc.
Dorotheus, in Sinopsi (§ 39): Linus, post choripheum Petrum, Romæ Episcopus fuit.
Optatus Milevitanus: Negare non potes scire te, in urbe Roma Petro primo Cathedram episcopalem esse collatam, in qua sederit omnium Apostolorum caput Petrus;et peu après: Sedit prior petrus, cui succedit Linus, Lino successit Clemens.
Jérôme, ad Damasum (Epist. XV, § 2): Cum successore piscatoris et discipuli Crucis loquor; ego Beatitudini tuæ, id est, Cathedræ Petri, communione consocior.
Saint Augustin, ep. 165 (Al. Ep. LIII, § 2), ad Generosum: Petro successit Linus, Lino, Clemens.
Au 4e concile général de Chalcédoine, Act. 3., quand les légats du Saint-Siège veulent porter sentence contre Dioscorus, ils disent en cette façon: Unde sanctissimus et beatissimus magnæ et senioris Romæ Leo, per nos et præsentem sanctam Sinodum, una cum ter beatissimo et omni laude digno beato Petro Apostolo, qui est petra et crepido Ecclesiæ Catholicæ, nudavit eum tam episcopatus dignitate quam etiam ab sacerdotali alienavit ministerio. Notez un peu ces traits: que le seul évêque de Rome le prive par ses légats et par le concile, que ils joignent l’évêque de Rome avec saint Pierre; car ils montrent que l’évêque de Rome tient le lieu de saint Pierre.
Le synode d’Alexandrie, où était Athanase, en sa lettre à Fœlix 2d (Concil an 366; Corpus juris can., Decr Ia Pars, Dist. 16, c 12), dit merveilles à ce propos, et entre autres choses raconte qu’au concile de Nicée on avait déterminé qu’il n’était loisible de célébrer aucun concile sans l’autorité du Saint-Siège de Rome, mais que les canons qui avaient été faits à ce propos avaient été brûlés par les hérétiques ariens. Et de fait, Jules Ier, in Rescripto contra Orientales pro Athanasio, c. 2 et c. 3, récite deux canons du concile de Nicée qui tirent sur ce propos; lequel écrit de Jules Ier a été cité par Gratien il y a 400 ans, et par Isidore il y en a 900 et le grand Père Vincent Lirinois en fait mention il y a environ mille ans: ce que je dis parce que tous les canons du concile de Nicée ne sont pas en être, n’en étant demeuré que vingt; mais tant de graves auteurs en citent tant d’autres outre les vingt que nous avons, que nous avons à croire ce que disent ces bons Pères alexandrins ci-dessus, que les ariens en ont fait perdre la plupart.
Pour Dieu, jetons l’œil sur cette très ancienne et très pure Église des six premiers siècles, et la regardons de toutes parts; que si nous la voyons croire fermement que le pape fut successeur de saint Pierre, quelle témérité sera-ce de le nier? Voici, ce me semble, une raison qui ne demande plus aucun crédit, mais consiste en beau content: saint Pierre a eu des successeurs en son vicariat; et qui a jamais été en réputation en l’Église ancienne, d’être successeur de saint Pierre et chef de l’Église, que l’évêque de Rome? Certes, tout tant qu’il y a d’auteurs anciens donnent tous ce titre au pape, et jamais aux autres, et comme donc dirons-nous qu’il ne le soit pas? certes, c’est nier la vérité connue. Ou qu’ils nous disent quel autre évêque est chef de l’Église et successeur de saint Pierre: au concile de Nicée, en ceux de Constantinople et de Chalcédoine, on ne voit pas qu’aucun évêque s’usurpe la primauté; elle est déférée selon l’ancienne coutume au pape, autre quelconque n’y est nommé en pareil grade. Bref, jamais il ne fut dit ni douté d’aucun évêque, dans les premiers cinq cents ans, qu’il fut chef ou supérieur aux autres, que de celui de Rome, duquel on ne douta vraiment jamais, mais on a tenu pour tout résolu qu’il était tel: à quel propos donc, après quinze cents ans passés, veut-on mettre cette ancienne tradition en compromis? Je n’aurais jamais fait si je voulais apporter sur table toutes les assurances et recharges que nous avons de cette vérité dans les écrits des Anciens; ceci cependant suffira, de ce côté, pour prouver que l’évêque de Rome est successeur de saint Pierre, et que saint Pierre a été et est mort évêque à Rome.
ARTICLE XII
Brève description de la vie de saint Pierre et de l’institution de ses premiers successseurs
Il n’y a point de question ou les ministres s’exercent si fort pour combattre l’Antiquité qu’en celle-ci, car ils tâchent, à force de conjectures, présomptions, dilemmes, explications et par tous moyens, de montrer que saint Pierre ne fut jamais à Rome; sauf Calvin, qui voyant que c’était démentir toute l’Antiquité, et que cela n’était pas requis pour son opinion, se contente de dire qu’au moins saint Pierre ne fut pas longtemps évêque à Rome: Propter scriptorum consensum, non pugno quin illic mortuus fuerit, sed Episcopum fuisse, præsertim longo tempore, persuaderi nequeo. Mais à la vérité, quoiqu’il n’eût été que fort peu de temps évêque de Rome, s’il y est mort évêque, il y a laissé son siège et sa succession: de façon que, quant à Calvin, nous n’aurions pas grand cas à débattre, pourvu qu’il fût résolu de confesser fermement que saint Pierre est mort à Rome, et qu’il y était évêque quand il mourut; et quant aux autres, nous avons assez prouvé ci-dessus que saint Pierre est mort évêque à Rome.
Les discours que l’on fait au contraire sont plus ennuyeux que difficiles, et parce que qui aura le vrai discours de la vie de saint Pierre devant les yeux, aura assez de quoi répondre à toutes ces objections, j’en dirai brièvement ce que j’en crois être plus probable; en quoi je suivrai l’opinion de ces excellents théologiens, Gilbert Genebrard, archévêque d’Aix, en sa Chronologie, et Robert Belarmin, jésuite, en ses Controverses, qui suivent de près saints Jérôme et Eusèbe, in Chronico.
Notre-Seigneur donc monta au ciel l’année 18 de Tibère, et commanda à ses apôtres qu’ils arrêtassent en Jérusalem douze ans, selon l’ancienne tradition de Thraseas martyr, non pas certes tous mais quelques-uns, pour vérifier la parole dite par Isaïe (LXV, 1) et comme semble vouloir inférer saint Paul, et saint Barnabé (Act. XIII, 46-47), car saint Pierre fut en Lydde et Joppé avant que les douze ans fussent écoulés (Act. IX, 32 et X, 5), si que il suffisait que quelques apôtres demeurassent en Jérusalem pour témoignage aux Juifs. Saint Pierre donc demeura en Judée environ cinq ans après l’Ascension, prêchant et annonçant l’Évangile, et sur la fin de la première année, ou bientôt après, saint Paul fut converti (Act. IX), lequel, trois ans après, vint en Jérusalem voir saint Pierre, avec lequel il demeura quinze jours (Ad Gal. I, 18), saint Pierre donc, ayant prêché cinq ans environ en Judée, sur la fin de la cinquième année il vint en Antioche, ou il demeura évêque environ sept ans, c’est-à-dire, jusqu’à l’année 2de de Claudius, ne laissant pour cela de faire des courses évangéliques en Galatie, en Asie, en Cappadoce et ailleurs pour la conversion des peuples; de là, l’année 7e de son pontificat en Antioche, ayant remis sa charge épiscopale au bon Evodius, il revint en Jérusalem, où, étant arrivé, il fut emprisonné de la part d’Hérode en faveur des Juifs, environ le jour de Pâque (Act. XII, 4). Mais sortant de prison bientôt après par la conduite de l’Ange, il vint cette même année-là, qui était la 2de de Claudius, à Rome, ou il posa son siège qu’il tint environ 25 ans, pendant lesquels il ne laissa de visiter plusieurs provinces selon le besoin de la chose publique chrétienne, mais entre autres, environ l’an 18 de la Passion et Ascension du Sauveur, qui fut le 9. de Claude, il fut chassé, avec le reste des Hébreux, de Rome (Act. XVIII, 2), et s’en vint en Jérusalem, ou le concile hiéroslimitain fut célébré (Act. XV), auquel saint Pierre présida. Puis, Claude étant mort, saint Pierre s’en revint à Rome, recommençant son premier train d’enseigner et visiter parfois diverses provinces, là où, enfin, Néron le poursuivant à mort avec son compagnon saint Paul, pour s’échapper, selon les saintes importunations des fidèles, il voulut sortir de nuit de la ville, et rencontrant près la porte Notre-Seigneur, il lui dit: Domine, quo vadis? Seigneur, ou allez-vous? Jésus-Christ répondit: Je viens à Rome, pour y être derechef crucifié; réponse laquelle saint Pierre connut bien viser à sa croix: de façon qu’après avoir été cinq ans environ en Judée, 7 ans en Antioche, 25 ans à Rome, l’année 14 de l’empire de Néron il fut crucifié les pieds contremont, et au même jour saint Paul eut la tête tranchée.
Mais avant que mourir, empoignant par la main son disciple saint Clément, il le constitua son successeur; charge à laquelle saint Clément ne voulut pas entendre ni en faire exercice qu’après la mort de Linus et de Cletus, qui avaient été coadjuteurs de saint Pierre en l’administration de l’évêché romain; si que, qui voudra savoir pourquoi quelques auteurs anciens mettent le premier au rang, après saint Pierre, saint Clément, et quelques autres, saint Linus, je lui ferai répondre par saint Épiphane, auteur digne de foi, et voici ses paroles: Nemo miretur quod ante Clementem Linus et Cletus episcopatum assumpserunt, cum sub Apostolis hic fuerit contemporaneus Petro et Paulo, nam et illi contemporanei Apostolorum fuerunt; sive igitur adhuc ipsis superstitibus a Petro accepit impositionem manuum episcopatus, et eo recusato remoratus est, sive post Apostolirum successionem a Cleto Episcopo hic constituitur, non ita clare scimus. Parce donc que saint Clément avait été choisi par saint Pierre, comme lui-même témoigne, et que néanmoins il ne voulut pas accepter la charge avant la mort de Linus et de Cletus, les uns, en considération de l’élection faite par saint Pierre, le mettent le premier en rang, les autres, eu égard au refus qu’il en fit et à l’exercice qu’il en laissa à Linus et à Cletus, le mettent le 4e. Au reste, saint Épiphane peut avoir eu occasion de douter de l’élection de saint Clément faite par saint Pierre, faute d’en avoir eu des preuves suffisantes, et se peut faire encore que Tertullien, plus ancien, que, Romanorum Ecclesia Clementem a Petro ordinatum edit, id est, per instrumenta et rationes publicas demonstrat. Mais quant à moi, je me range volontiers, et avec raison ce me semble, au parti de ceux qui assurent: parce que douter de ce qu’un homme de bien et d’entendement assure résolument, c’est démentir le diseur; au contraire, assurer ce dont un autre doute, n’est que confesser que le douteux ne sait pas tout, ce qu’il a confessé premièrement lui-même doutant, car douter n’est autre que ne pas savoir fermement la vérité d’une chose.
Maintenant, déjà que par ce petit discours de la vie de saint Pierre, qui est très probable, vous avez vu que saint Pierre n’a pas toujours été pied coi à Rome, mais y ayant son siège n’a pas laissé de visiter plusieurs provinces, revenir en Jérusalem et faire l’office apostolique, toutes ces frivoles raisons qu’on déduit de l’autorité négative des Épîtres de saint Paul n’auront plus accès en vos jugements; car, si on dit que saint Paul ait écrit à Rome et dès Rome, et qu’il n’ait point fait de mention de saint Pierre, on ne le trouvera pas étrange, parce que, à l’aventure, saint Pierre n’y était pas alors. Ainsi est-il tout certain que la première Épître de saint Pierre a été écrite à Rome, comme atteste saint Jérôme: Petrus, dit-il, in prima Epistola, sub nomine Babilonis figuraliter Romam significans, Salutat vos, inquit, Ecclesia quae est in Babilone coelecta; ce qu’auparavant avait déclaré le très ancien Papias, disciple des apôtres, au récit d’Eusèbe. Mais la conséquence serait-elle bonne: saint Pierre en cette Épître-là ne donne point de signe que saint Paul fut avec lui, donc il n’a jamais été à Rome? Cette Épître ne dit pas du tout, et si elle ne dit pas qu’il y fut, aussi ne dit-elle pas qu’il n’y fut pas; il est probable qu’il n’y était pas alors, ou que s’il y était, qu’il ne fut pas expédient de l’y nommer pour quelque raison: autant en dis-je de celles de saint Paul.
Enfin, pour ajuster le temps de la vie de saint Pierre aux empires de Tibère, Gaius Caligula, Claude et Néron, on pourra les déduire à peu près de ce qui en est, en cette façon: au dix-huitième de Tibère, Notre-Seigneur monta au ciel; cinq ans après, qui fut en la dernière année de l’empire de Tibère, saint Pierre vint en Antioche, où ayant demeuré environ sept ans, à savoir, ce qui resta du temps de Tibere, 4 ans de Caius Caligula et 2 de Claudius, auquel les Juifs furent chassés de Rome, qui fit retirer saint Pierre en Judée; environ cinq ans après, Claudius étant mort, l’an 14 de son empire, Néron lui étant succédé, saint Pierre revint à Rome, où il demeura jusqu’au martyre, lequel il subit l’an 14 et dernier de Néron. Sont environ 37 ans que saint Pierre vécut après la mort de son Maître, desquels il demeura environ douze, qu’en Judée qu’en Antioche, et 25 qu’il demeura évêque de Rome.
ARTICLE XIII
Confirmation de tout ce que dessus par les noms que l’ancienneté a donnés au pape
Oyez en peu de paroles ce que les Anciens pensaient sur ce fait, et en quel rang ils tenaient l’evêque de Rome. Voici comme ils appellent, or le siège de Rome et son Église, or le pape, car tout revient en un.
Petri Cathedram, Ecclesiam principalem, Exordium unitatis sacerdotalis
Unitatis vinculum
Sacerdotii sublime fastigium
Ecclesia in qua est potentior principalitas
Ecclesiæ radicem et matricem
Sedem super quam Dominus universam construxit Ecclesiam
Cardinem et caput omnium ecclesiarum
Episcoporum refugium
Summam sedem Apostolicam
Caput pastoralis honoris
Apostolicæ Cathedræ principatum
Principatum Apostolici sacerdotii
Caput omnium ecclesiarum
Caput orbis et mundi religione
Cæteris prælata ecclesiis
Ecclesiam præidentem
Primam sedesm a nemine judicandam
Primam sedem omnium
Tutissimum communionis Catholicæ portum
Fontem Apostolicum
C’est ainsi qu’ils nomment l’Église romaine.Voici comment on a appelé le pape:
Sanctissiamæ Catholicæ Ecclesiæ Episcopum
Sanctissimum et beatissimum Patriarcham, Universalem Patriarcham
Caput Concilii Calcedonensis
Caput universalis Ecclesiæ
Beatissimum Dominum, Apostolico culmine sublimatum, Patrem patrum, Summum omnium præsulum Pontificem
Summum sacerdotem
Princepem sacerdotum
Rectorem domus Domini
Custodem vineæ Dominicæ
Christi vicarium
Fratrum confirmatorem
Sacerdotem magnum, Summum Pontificem, Principem Episcoporum, Hæredem Apostolorum, Primatu Abel, Gubernatu Noe, Patriarchatu Abraham, Ordine Melchisedech, Dignitate Aaron, Autoritate Moisen, Judicatu Samuel, Potestate Petrum, Unctione Christum, Ovilis Dominici Pastorem, Clavigerum domus Domini Pastorum omnium Pastorem, In plenitudinem potestatis vocatum.
Je n’aurais jamais fait, si je voulais entasser les titres que les Anciens ont donnés au Saint-Siège de Rome et à son évêque. Ceci doit suffire aux cerveaux même les plus bizarres, pour faire voit le magnifique mensonge que de Bèze continue à dire, après son maître Calvin, en son traité Des marques de l’Église, où il dit que Phocas a été le premier qui a donné autorité à l’évêque de Rome sur les autres et l’a mis en primauté. Mais pourquoi faire, dire un si gros mensonge? Phocas vivait au temps de saint Grégoire le Grand, et tout tant que j’ai allégué d’auteurs sont plus anciens que saint Grégoire, hormis saint Bernard, lequel j’ai allégué aux livres De consideratione, parce que Calvin les a pour si véritables qu’il lui semble que la vérité même y ait parlé.
On objecte que saint Grégoire ne voulait être appelé évêque universel: mais évêque universel se peut entendre, ou d’un qui soit tellement évêque de l’univers que les autres évêques ne soient que vicaires et substitués, ce qui n’est point, car les évêques sont vraiment princes spirituels, chefs et évêques, non lieutenants du pape mais de Notre-Seigneur, dont il les appelle frères; ou on peut entendre d’un qui est surintendant sur tous, et auquel les autres, qui sont surintendants en particulier, sont inférieurs vraiment mais non pas vicaires ni substitués, et c’est ainsi que les Anciens l’ont appelé évêque universel.
On produit le concile de Carthage, qui défend que pas un ne s’appelle Princeps sacerdotum; mais c’est faute d’avoir autre entretien qu’on allègue ceci, car qui ne sait que c’était un concile provincial qui touche les évêques de cette province-là, de laquelle l’évêque de Rome n’était pas, la mer Méditerranée est entre deux.
Restait le nom de pape, lequel j’ai réservé pour fermer ce discours, et qui est l’ordinaire duquel nous appelons l’évêque de Rome. Ce nom était commun aux évêques, témoin saint Jérôme, qui appelle ainsi saint Augustin, en une épître (Ép. CIII), au bout: Incolumem te tueatur Omnipotens, domine vere sancte et suscipiende papa; mais il a été rendu particulier au pape, par excellence, à cause de l’universalité de sa charge, dont il est appelé au concile de Chalcédoine (Act. XVI), «pape universel», et «pape», tout court, sans addition ni limitation; et ne veut dire autre ce mot que aïeul ou grand-père:
Pappos aviasque trementes
Anteferunt patribus seri nova cura nepotes
Et afin que vous sachiez combien est ancien ce nom parmi les gens de bien, saint Ignace, disciple des apôtres, Epistola ad Mariam Zarbensem, Cum esses, dit-il, Romæ, apud Papam Linum; déjà de ce temps-là, il y avait des papistes, et de quelle sorte? Nous l’appelons Sa Sainteté; et nous trouvons que saint Jérôme l’appelait déjà en cette façon: Obtestor Beatitudinem tuam per Crucem, etc., Ego nullum primum nisi Christum sequens, Beatitudini tuæ, id est, Cathedræ Petri, communione consocior. Nous l’appelons Saint Père; mais vous avez vu que saint Jérôme appelle ainsi saint Augustin. Au reste, ceux qui, expliquant le second chapitre de la 2e aux Thessaloniciens, pour vous faire croire que le pape est antéchrist vous auraient dit qu’il se fait appeler Dieu en terre, ou Fils de Dieu, sont les plus grands menteurs du monde; car tant s’en faut que les papes prenent aucun titre ambitieux, que dès le temps de saint Grégoire se sont pour le plus appelés Serviteurs des serviteurs de Dieu. Certes, ils ne sont jamais appelés de la façon sinon au sens ordinaire, comme chacun le peut être s’il garde les commandements de Dieu, selon le pouvoir concédé iis qui credunt in nomine ejus (Jean I, 12); bien s’appellent, autant vaut-il, enfants du diable (Jean VIII, 44), ceux qui mentent si puamment comme font vos ministres.
ARTICLE XIV
Combien d’état on doit faire de l’autorité du pape
Ce n’est pour vrai pas sans mystère, que souvent en l’Évangile où il est question que le général des apôtres parle, saint Pierre parle seul pour tous. En saint Jean (VI, 69), ce fut lui qui dit pour tous: Domine, ad quem ibimus? verba vitæ æternæ habes, et nos credimus et cognovimus quia tu es Christus, Filius Dei. Ce fut lui, en saint Matthieu (Mt. XVI, 16), qui, au nom de tous, fit comme chef cette noble confession: Tu es Christus, Filius Dei vivi. Il demanda pour tous, Ecce nos reliquimus omnia (Mt. XIX, 27), etc. En saint Luc (XII, 41): Domine, ad nos dicis hanc parabolam an et ad omnes? C’est l’ordinaire que le chef parle pour tout le corps, et ce que le chef dit, on le tient dit par tout le reste. Ne voyez-vous pas qu’en l’élection de saint Matthias c’est lui seul qui parle et détermine (Act. I, 15 sq.)? Les Juifs demandèrent à tous les apôtres: Quid faciemus viri fratres? Saint Pierre répond seul pour tous Pœnitentiam agite (Act. II, 38), etc. Et c’est à cette raison que saints Chrysostome et Origène l’ont appelé Os et verticem Apostolorum, comme nous avons vu ci-dessus, parce qu’il voulait parler pour tous les apôtres; et le même saint Chrysostome l’appelle Os Christi, parce qu’il dit pour toute l’Église et à toute l’Église, comme chef et pasteur, ce n’est pas tant parole humaine de Notre-Seigneur: Amen, dico vobis, qui accipit si quem misero, me accipit (Jean XIII, 20); dont ce qu’il disait et déterminait ne pouvait être faux. Et de vrai, si le confirmateur (Luc XXII, 32) fût tombé, tout le reste fût-il pas tombé? si le confirmateur tombe ou chancelle, qui le confirmera? si le confirmateur n’est pas ferme et stable quand les autres s’affaibliront, qui les affermira? car il est écrit: Si l’aveugle conduit l’aveugle, ils tomberont tous deux dans la fosse (Mt. XV, 14);si l’instable et le faible veut soutenir et rassurer le faible, ils donneront tous deux en terre. Si que Notre-Seigneur donnant l’autorité et commandant à saint Pierre de confirmer les autres, il lui a donné le pouvoir et les moyens de ce faire, autrement pour néant lui eût-il commandé chose impossible. Or, les moyens nécessaires pour confirmer les autres, de rassurer les faibles, c’est de n’être point sujet à la faiblesse soi-même, mais d’être solide et ferme, comme une vraie pierre et un roc: tel était saint Pierre, en tant que pasteur général et gouverneur de l’Église.
Ainsi quand saint Pierre fut mis au fondement de l’Église, et que l’Église fut assurée que les portes d’enfer ne prévaudraient point contre elle (Mt. XVI, 18), ce ne fut pas assez dire que saint Pierre, comme pierre fondamentale du gouvernement et administration ecclésiastique, ne pouvait se froisser et rompre par l’infidélité ou erreur, qui est la principale porte d’enfer? car, qui ne sait que si le fondement renverse, si l’on y peut porter la sape, que tout l’édifice renversera? Et quoi? si le pasteur mettait ses brebis dans les pâturages venimeux, le parc se perdrait-il pas aussitôt? Les brebis vont suivant le pasteur; s’il erre, tout se perd. Et n’est pas raisonnable que les brebis… De même, si le pasteur suprême ministériel peut conduire ses brebis dans les pâturages vénéneux, on voit clairement que le parc est pour être bientôt perdu; car, si le suprême pasteur ministériel (Jean XX, 21) conduit à mal, qui le redressera? s’il s’égare, qui le ramènera? à la vérité, il faut que nous ayons à le suivre simplement, non à le guider, autrement les brebis seraient pasteurs. Et de fait, l’Église ne peut pas toujours être ramassée en un concile général, et les trois premières centaines d’années il ne s’en fit point; dans les difficultés donc qui surviennent journellement, à qui se pourrait-on mieux adresser, de qui pourrait-on prendre loi plus assurée, règle plus certaine que du chef général et du vicaire de Notre-Seigneur?
Or tout ceci n’a pas eu lieu seulement en saint Pierre, mais en ses successeurs, car la cause demeurant l’effet demeure encore; l’Église a toujours besoin d’un confirmateur infaillible auquel on puisse s’adresser, d’un fondement que les portes d’enfer, et principalement l’erreur, ne puisse renverser, et que son pasteur ne puisse conduire à l’erreur ses enfants: les successeurs donc de saint Pierre ont tous ces mêmes privilèges, qui ne suivent pas la personne, mais la dignité et la charge publique.
Saint Bernard appelle le pape un autre «Moïse en autorité»: or, combien grande fut l’autorité de Moïse, il n’y a personne qui l’ignore, car il s’assit et jugea de tous les différends qui étaient parmi le peuple, et de toutes les difficultés qui survenaient au service de Dieu; il constitua des juges pour les affaires de peu d’importance, mais les grands doutes étaient réservés à sa connaissance (Ex. XVIII, 13, 19, 26); si Dieu veut parler au peuple, c’est par sa bouche et par son entremise (Ex. XXXI, 18; XXXII, 15; XXXIII, 11; XXXIV, 5). Ainsi donc le pasteur suprême de l’Église nous est juge compétent et suffisant en toutes nos plus grandes difficultés, autrement nous serions de pire condition que cet ancien peuple, qui avait un tribunal auquel il pouvait s’adresser pour la résolution de ses doutes, spécialement en matière de religion. Que si quelqu’un veut répondre que Moïse n’était pas prêtre ni pasteur ecclésiastique, je le renverrai à ce que j’en ai dit ci-dessus, car ce serait être ennuyeux de faire ces répétitions.
Au Deutéronome (XVII, 10-12): Facies quodcumque dixerint qui præsunt loco quem elegerit Dominus, et docuerint te juxta legem ejus; sequerisque sententiam eorum, nec declinabis ad dextram nec ad sinistram: qui autem superbierit, nolens obedire sacerdotis imperio, judicis sententia moriatur. Que dira-t-on ici? Il fallait subir le jugement du souverain pontife; qu’on était obligé de suivre le jugement qui était jouxte la loi, non l’autre? oui, mais en cela-t-il fallait suivre la sentence du prêtre, autrement si on ne l’eût pas suivie, mais examinée, c’eût été pour néant qu’on fût allé à lui, et la difficulté et ambiguïté n’eût jamais été résolue parmi les opiniâtres; dont il est dit simplement, qui autem superbierit, nolens obedire sacerdotis imperio, judicis sententia moriatur; et en Malachie (II, 7): Labia sacerdotis custodiunt scientam, et legem requirent ex ore ejus; dont il s’ensuit que chacun ne pouvait pas se résoudre dans les points de la religion, ni produire la loi à sa fantaisie, mais selon la proposition du pontife. Que si Dieu a eu une si grande prévoyance à la religion et tranquillité de conscience des Juifs, que de leur établir un juge souverain à la sentence duquel ils devaient acquiescer, il ne faut pas douter qu’il ne nous ait pourvu, au christianisme, d’un pasteur qui ait cette même autorité, pour nous lever les doutes et scrupules qui pourraient survenir sur les déclarations des Écritures.
Que si le grand prêtre portait le Rational du jugement en la poitrine (Ex. XXVIII, 30), où était le Urim et Thummim, doctrine et vérité comme interprètent les uns, ou les illuminations et perfections comme disent les autres, qui n’est presque qu’une même chose, puisque la perfection consiste en vérité et la doctrine n’est qu’illumination, penserons-nous que le grand prêtre de la Loi nouvelle n’en ait pas encore les effets? à la vérité, tout ce qui fut concédé de bon à l’ancienne Église et à la chambrière Agar, aura été donné en beaucoup meilleure façon à Sara et à l’Épouse: notre grand prêtre donc à encore le Urim et Thummim en sa poitrine. Or, soit que cette doctrine et vérité ne fût autre que ces deux mots écrits au Rational, comme semble croire saint Augustin, et Hugues de Saint-Victor l’assure, ou que ce fût le nom de Dieu, comme veut rabbi Salomon, au récit de Vatable et Augustin évêque d’Eugubbium ou que ce fussent les seules pierres du Rational par lesquelles Dieu tout-puissant révélait ses volontés au prêtre, comme veut ce docte homme François Ribera, la raison pour laquelle le grand prêtre avait au Rational sur sa poitrine la doctrine et la vérité, était sans doute parce que judicabat judicii veritatem (Deut. XVII, 9);même que par le Urim et Thummim les prêtres étaient instruits du bon plaisir de Dieu, et leurs entendements éclairés et perfectionnés par la révélation divine, comme le bon de Lyra l’a entendu, et Ribera l’a assez suffisamment prouvé, à mon avis: dont quand David voulut savoir s’il devait poursuivre les Amalécites, il dit au prêtre Abiathar, Applica ad me ephod, ou, le superhuméraire (I Rois XXX, 7); ce qu’il fit sans doute pour reconnaître la volonté de Dieu au Rational qui y était joint, comme va déduisant doctement ce docteur Ribera.Je vous prie, si en l’ombre il y avait des illuminations de doctrine et des perfections de vérité en la poitrine du prêtre, pour en repaître et raffermir le peuple, Qu’est-ce que notre grand prêtre n’aura pas? de nous, dis-je, qui sommes au jour et au soleil levé? Le grand prêtre ancien n’était que vicaire et lieutenant de Notre-Seigneur, non plus que le nôtre, mais il semble qu’il présidait à la nuit, par ses illuminations, et le nôtre préside au jour, par ses instructions; ministériellement tous deux, et par la lumière du Soleil de Justice, lequel, bien qu’il soit levé, est néanmoins voilé à nos yeux par notre propre mortalité, car le voir face à face ordinairement n’appartient qu’à ceux qui sont délivrés du corps qui se corrmpt (Exod. XXIII, 20; Sap. IX, 15).
Ainsi a cru toute l’Église ancienne, laquelle en ses difficultés à toujours eu recours au Rational du Siège de Rome, pour y voir la doctrine et vérité. C’est sur ce sujet que saint Bernard a appelé le pape Dignitate Aaron et «Héritier des apôtres», et saint Jérôme, le Saint-Siège, Tutissimum communionis Catholicæ portum; car il porte le Rational pour en éclairer tout le christianisme, comme les apôtres et Aaron, de doctrine et vérité. C’est à ce propos que saint Jérôme dit au pape Damase: Qui tecum non colligit, spargit; hoc est, qui Christi non est, Antichristi est; et saint Bernard dit qu’il faut rapporter les scandales qui se font, «principalement en la foi», au siège de Rome: Dignum namque arbitror ibi potissimum resarciri damna fidei, ubi non possit fides sentire defectum: cui enim alteri sedi dictum est aliquando, Ego pro te rogavi, ut non deficiat fides tua (Luc XXII, 32)? Saint Cyprien: Navigare audent ad Cathedram Petri, atque ad Ecclesiam principalem; nec cogitare eos esse Romanos, ad quos perfidia habere non possit accessum. Ne voyez-vous pas qu’il parle des Romains à cause de la chaire de saint Pierre, et dit que l’erreur n’y peut rien?
Les Pères du concile Milevitain, avec le bienheureux saint Augustin, demandent secours et implorent l’autorité du Siège romain contre l’hérésie pélagienne, écrivant au pape Innocent en cette sorte: Magnis periculis infirmorum membrorum Christi, pastoralem diligentiam, quæsumus, adhibere digneris; nova quippe hæresis, et nimium perniciosa tempestas, surgere inimicorum gratiæ Christi cœpit. Que si vous voulez savoir pourquoi ils s’adressent à lui, Quia, disent-ils, te Dominus, gratiæ suæ præcipuo munere, in Sede Apostolica collocavit. Voilà ce que croyait ce saint concile avec son grand saint Augustin; auquel Innocent répondant, en une épître qui suit la précédente parmi celles de saint Augustin: Diligenter et congrue, dit-il, Apostolico consulitis honori; honori, inquam, illius quem, præter illa quæ sunt extrinsecus, solicitudo manet omnium ecclesiarum super anxiis rebus quæ sit tenenda sententia: antiquæ scilicet regulæ formam secuti, quam toto semper ab orbe mecum nostis esse servatam. Verum hæc missa facio, neque enim hoc vestram credo latere prudentiam. Quid etiam actione firmastis, nisi scientes quod per omnes provincias de Apostolico fonte petentibus responsa semper emanent? Præsertim quoties fidei ratio ventilatur, arbitror omnes fratres et coepiscopos nostros non nisi ad Petrum, id est, sui nominis et honoris authorem, referre debere, velut nunc relutit vestra dilectio, quod per totum mundum possit omnibus ecclesiis in commune prodesse. Voyez-vous l’honneur et le crédit auquel était le Siège apostolique vers les Anciens les plus doctes et saints, voire vers les conciles entiers? On y allait comme au vrai Ephod et Rational de la Nouvelle Loi: ainsi y alla saint Jérôme, du temps de Damase, auquel, après avoir dit que l’Orient rompait et mettait en pièces la robe, entière et tissée par-dessus, de Notre-Seigneur (Jean XIX, 23), et que les renardeaux gâtaient la vigne du Maître (Cant. II, 15), Ut inter lacus contritos, dit-il (Ep. XV, § 1), qui aquam non habent, difficile ubi fons signatus et hortus ille conclusus sit possit intelligi, ideo mihi Cathedram Petri et fidem Apostolico ore laudatam censui consulendam, etc.
Je n’aurais jamais fait si je voulais produire les belles sentences que les Anciens ont dictées sur ce fait; qui voudra, les lise fidèlement citées au grand Catéchisme de Pierre Canisius, où elles ont été étendues au long par Busaeus. Saint Cyprien rapporte toutes les hérésies et schismes au mépris qu’on fait de ce chef ministériel, aussi fait bien saint Jérôme. Saint Ambroise tient pour une même chose, communicare et convenire cum Episcopis Catholicis et convenire cum Ecclesia Romana; il proteste de suivre en tout et partout la forme de l’Église romaine. Saint Irénée veut que chacun vienne joindre à ce Saint-Siège, propter potentiorem principalitem. Les eusébiens y portent les accusations contre saint Athanase; saint Athanase, qui était en Alexandrie, siège principal et patriarcal, vint répondre à Rome, y étant appelé et cité; les adversaires n’y voulurent pas comparaître, sachant, dit Theodoret, mendacia sua manifesto fore detecta:les eusébiens confessent l’autorité du siège de Rome quand ils y appellent saint Athanase, et saint Athanase quand il s’y présente; mais surtout les eusébiens, hérétiques ariens, confessent assez combien son jugement est infaillible, quand ils n’y osent comparaître de peur d’y être condamnés. Mais qui ne sait que tous les anciens hérétiques tâchaient à se faire avouer par le pape; témoins les montanistes ou cataphryges, qui déçurent tellement le pape Zéphyrin (s’il faut croire à Tertullien, non plus celui d’autrefois mais devenu hérétique en son fait propre) qu’il lâcha des lettres de réunion en leur faveur, lesquelles néanmoins il révoca promptement par l’avis de Praxeas. Enfin, qui méprisera l’autorité du pape, remettra sus les pélagiens, priscilliens et autres, qui n’ont été condamnés que par les conciles provinciaux avec l’autorité du Saint-Siège de Rome.
Que si je voulais m’amuser à vous montrer combien Luther en faisait état au commencement de son hérésie, je vous ferais ébahi d’une si grande mutation de ce votre grand père. Voyez-le chez Cocleus: Prostratum me pedibus tuæ Beatitudinis offero, cum omnibus quæ sum et habeo; vivifica, occide, voca, revoca, approba, reproba, vocem Christi in te præsidentis et loquentis agnoscam: ce sont ses paroles, en l’Épître dedicatoire qu’il écrit au pape Léon X, sur certaines siennes Résolutions, l’an 1518. Mais je ne puis laisser en arrière ce que ce grand archiministre écrivit l’an 1519, en certaines autres Résolutions d’autres propositions; car, en la 13e, non seulement il reconnaît l’autorité du Saint-Siège romain, mais la prouve pour 6 raisons qui tient pour démonstrations: je le mettrai en sommaire. La 1re, le pape ne pourrait être venu à ce grade et à cette monarchie sans le vouloir de Dieu; mais le vouloir de Dieu est toujours vénérable, donc il ne faut pas contredire à la primauté du pape. La 2e, il faut plutôt céder à son adversaire que de rompre l’union de charité; donc il vaut mieux obéir au pape que de se séparer de l’Église. La 3e, parce qu’il ne faut pas résister à Dieu qui nous veut presser et charger de plusieurs princes, selon le dire de Salomon en ses Proverbes (XXVIII, 2). La 4e, Il n’y a point de puissance qui ne soit de Dieu (Rom .13, 1) ; donc celle du Pape, qui est tant établie, est de Dieu. La 5e n’est que la même. La 6e, parce que tous les fidèles le croient ainsi, entre lesquels il est impossible que Notre-Seigneur ne soit: or il faut arrêter avec Notre-Seigneur et les chrétiens en tout et par tout. Il dit par après que ces raisons sont insolubles, et que toute l’Écriture y vient battre. Que vous semble de Luther? n’est-il pas catholique? et néanmoins c’était au commencement de sa réformation.
Calvin vient à ce point, quoiqu’il aille embrouillant la matière tant qu’il peut; car, parlant du siège de Rome, il confesse que les Anciens l’ont tous honorée et révérée, qu’elle a été le refuge des évêques, et plus constante en la foi que les autres sièges; ce qu’il attribue à faute de vivacité d’entendement.
ARTICLE XV
Combien les Ministres ont violé cette autorité
En l’Ancienne Loi le grand Prêtre ne portait pas le Rational sinon quand il était revêtu des habits pontificaux, et qu’il entrait devant le Seigneur (Exod. XXVIII, 29-30): ainsi ne disons-nous pas que le pape en ses opinions particulières ne puisse errer, comme fit Jean XXII, ou être du tout hérétique, comme peut-être fut Honorius. Or, quand il est hérétique exprès, ipso facto, il tombe de son grade hors de l’Église, et l’Église le doit ou priver, comme disent quelques-uns, ou le déclarer privé, de son siège apostolique, et dire, comme fit saint Pierre (Act. I, 20), Episcopatum ejus accipiat alter. Quand il erre en sa particulière opinion, il le faut enseigner, aviser, convaincre, comme on fit à Jean XXII, lequel tant s’en vaut qu’il mourût opiniâtre, ou que pendant sa vie il déterminât aucune chose touchant son opinion, que pendant qu’il faisait l’inquisition requise pour déterminer en matière de foi, il mourut, au récit de son successeur en l’Extravagante qui se commence, Benedictus Deus (Concilia anno 1334). Mais quand il est revêtu des habits pontificaux, je veux dire, quand il enseigne toute l’Église comme pasteur dans les choses de la foi et des mœurs générales, alors il n’y a que doctrine et vérité. Et de vrai, tout ce que dit un roi n’est pas loi ni édit, mais seulement ce que le roi dit comme roi, et déterminant juridiquement; ainsi, tout ce que dit le pape n’est pas droit canon ni loi, il faut qu’il veuille déterminer et donner loi aux brebis, et qu’il y garde l’ordre et forme requise. Ainsi disons-nous qu’il faut avoir recours à lui non comme à un docte homme, car en cela il est ordinairement devancé par plusieurs autres, mais comme au chef et pasteur général de l’Église, et, comme tel, honorer, suivre et embrasser fermement sa doctrine, car alors il porte en sa poitrine le Urim et Thummim, la doctrine et vérité.
Et ne faut pas non plus penser qu’en tout et partout son jugement soit infaillible, mais alors seulement qu’il porte sentence en matière de foi ou des actions nécessaires à toute l’Église; car dans les cas particuliers, qui dépendent du fait humain, il y peut errer sans doute, quoi que nous autres devions le contrôler en cet endroit qu’avec toute révérence, submission et discrétion. Les théologiens ont tout dit en un mot, qu’il peut errer in quæstionibus facti, non juris, qu’il peut errer extra Cathedram, hors la chaire de saint Pierre, c’est-à-dire comme homme particulier, par écrits et mauvais exemples, mais non pas quand il est in Cathedra, c’est-à-dire quand il veut faire une instruction et décret pour enseigner toute l’Église, quand il veut confirmer les frères comme suprême pasteur, et les veut conduire dans les pâturages de la foi: car alors ce n’est pas tant l’homme qui détermine, résout et définit, que c’est le bénit Saint-Esprit par l’homme, lequel, selon la promesse faite par Notre-Seigneur à ses apôtres (Jean XVI, 13), enseigne toute vérité à l’Église, ou, comme dit le grec et semble que l’Église l’entende en une collecte de Pentecôte, conduit et mène son Église en toute vérité: Cum autem venerit ille Spiritus veritatis, docebit vos omnem veritatem, ou, deducet vos in omnem veritatem. Et comment est-ce que le Saint-Esprit conduit l’Église, sinon par le ministère et office de prédicateurs et pasteurs? mais si les pasteurs ont des pasteurs encore, ils les doivent suivre; ainsi, tous doivent suivre celui qui est le suprême pasteur, par le ministère duquel notre Dieu veut conduire, non les agneaux seulement et brebiettes, mais les brebis et mères des agneaux, c’est-à-dire, non les peuples seulement, mais les autres pasteurs encore, celui qui succède à saint Pierre qui eut cette charge, Pasce oves meas (Jean XXI, 17). C’est ainsi que Dieu conduit son Église dans les pâturages de sa saint Parole, et en l’exposition d’icelle; qui cherche la vérité sous autre conduite, la perd. Le Saint-Esprit est conducteur de l’Église, il la conduit par son pasteur; qui donc ne suit le pasteur, ne suit pas le Saint-Esprit.
Mais le grand cardinal Toletus remarque très bien à propos sur ce lieu qu’il n’est pas dit portabit Ecclesiam in omnem veritatem, mais deducet, pour montrer que quoique le Saint-Esprit éclaire à l’Église, si veut-il qu’elle use de la diligence requise à tenir le bon chemin; comme firent les apôtres, qui ayant à répondre sur une question d’importance, débattirent de part et d’autre, conférant les Écritures ensemble, ce qu’ayant fait diligemment, ils conclurent par le Visum est Spiritui Sancto et nobis (Act. XV, 28),c’est-à-dire, le Saint-Esprit nous a éclairé, et nous avons marché, il nous a guidés, nous l’avons suivi jusqu’à cette vérité; il faut employer les moyens ordinaires pour la recherche de la vérité, et néanmoins reconnaître la découverte et l’abord en icelle de l’assistance du Saint-Esprit. Ainsi est conduit le troupeau chrétien par le Saint-Esprit, mais sous la charge et conduite de son pasteur; lequel, néanmoins, ne court pas à la volée, mais selon la nécessité convoque les autres pasteurs, ou en partie ou généralement, regarde soigneusement la piste des devanciers, considère le Urim et Thummim de la Parole de Dieu, entre devant son Dieu par ses prières et invocations, et s’étant ainsi diligemment enquis du vrai chemin, se met en campagne hardiment et fait voile de bon cœur: heureux qui le suit et se range à la discipline de sa houlette, heureux qui s’embarque en son navire; car il repaîtra de sa vérité, il surgira au port de la sainte doctrine.
Ainsi ne fait-il jamais commandement général à toute l’Église dans les choses nécessaires qu’avec l’assistance du Saint-Esprit, lequel ne manquant même pas aux espèces des animaux dans les choses nécessaires, parce qu’il les a établies, ne manquera pas aussi au christianisme en ce qui lui est nécessaire pour sa vie spirituelle. Et comment serait l’Église une et sainte, telle que les Écritures et symboles la décrivent? car, si elle suivait un pasteur et que le pasteur errât, comme serait-elle sainte? si elle ne le suivait pas, comme serait-elle une? et quelle débauche verrait-on parmi le christianisme, pendant que les uns trouveraient et jugeraient une loi mauvaise, les autres, bonne, et que les brebis, au lieu de paître et de s’engraisser dans les pâturages de l’Écriture et sainte Parole, s’amuseraient à contrôler les jugements du supérieur? Reste donc que selon la divine providence nous tenions pour fermé ce que saint Pierre fermera avec ses clefs, et pour ouvert ce qu’il ouvrira, étant assis en la chaire instruisant toute l’Église.
Que si les ministres eussent tancé les vices, remontré l’inutilité de quelques censures et décrets, emprunté quelques saints avis des livres moraux de saint Grégoire, et de ceux de saint Bernard, De Consideratione, produit quelque bon moyen de lever les abus qui ne sont survenus en la pratique benficiaire pour la malice du temps et des hommes, et se fussent adressés à Sa Sainteté avec humilité et reconnaissance, tous les bons les eussent honorés, et caressé leurs desseins: les bons cardinaux Conterano, Theatino, Sadolet et Polus, avec ces autres grands personnages qui présentèrent le Conseil de réformer les abus en cette sorte, en ont mérité une immortelle recommandation de la postérité. Mais remplir l’air et la terre d’injures, invectives, outrages, calomnier le pape, et non seulement en sa personne, ce qui ne se doit jamais faire, mais en sa dignité, attaquer le Siège que toute l’Antiquité a honoré, le vouloir juger contre le conseil de toute l’Église, appeler la dignité même antichristianisme, qui sera celui qui le pourra trouver bon? Le grand concile de Chalcédoine trouva si étrange que Dioscorus, Patriarche, excommunia le pape Léon; et qui pourra souffrir l’insolence de Luther, qui fit une bulle où il excommunie et le pape, et les évêques, et toute l’Église? Toute l’Église lui donne des titres honorables, lui parle avec révérence: que dirons-nous de ce beau commencement de livre que Luther adressa au Saint-Siège? Martinus Lutherus, Sanctissimæ Sedi Apostolicæ et toti ejus parlamento, meam gratiam et salutem. Imprimis, Sanctissima Sedes, creda et non frangere ob novam istam salutationem, in qua nomen meum primo et in supremo loco pono. Et après avoir récité la bulle contre laquelle il écrivait, il commence par ces cyniques et vilaines paroles: Ego autem dico, ad Papæ et bullæ hujus minas istud: qui præ minis moritur, ad ejus sepulturam compulsari debet crepitibus ventris. Et quand, écrivant contre le eoi d’Angleterre, Vivens, dit-il, papatus hostis ero, exustus tuus hostis ero. Que dites-vous de ce grand père? Ne sont-ce pas des paroles dignes d’un tel réformateur? j’ai honte de lire, et ma main se fâche de présenter ces vilenies; mais qui les vous cachera vous ne croirez jamais qu’il soit tel qu’il est. Et quand il dit: Nostrum est non judicari ab ipso, sed ipsum judicare.
Mais je vous entretiens trop sur un sujet qui ne demande pas grande inquisition. Vous lisez les écrits de Calvin, de Zwingli, Luther; je vous supplie, triez-en les injures, calomnies, opprobres, medisances, risées, bouffonneries qui y sont contre le pape et le Saint-Siège de Rome, et vous verrez qu’il n’y demeurera rien: vous entendez vos ministres; imposez-leur silence quant aux injures, mocqueries, mesdisances, calomnies contre le Saint-Siège, et vous aurez vos prêches la moitié plus courts. On dit mille folies sur ceci, c’est le rendez-vous de tous vos ministres; s’ils composent des livres, à tous propos, comme las et recrus du travail, ils s’arrêtent sur les vices des papes, disant bien souvent ce qu’ils savent bien n’être point. De Bèze, qui dit que de longtemps il n’y a eu aucun pape qui se soit soucié de la religion ni qui ait été théologien, veut-il pas tromper quelqu’un? car il sait bien qu’Adrien, Marcel et ces cinq derniers ont été très grands théologiens: à quoi faire, mentir? Mais disons qu’il y ait du vice et de l’ignorance: Cathedra tibi, vous dit saint Augustin, quid fecit Ecclesiæ Romanæ, in qua Petrus sedit et in qua hodie Anastasius sedet? quare appellas cathedram pestilentiæ Cathedram Apostolicam? Si propter homines, quos putas legem loqui et non facere, numquid Dominus, Noster Jesus-Christus propter Phariseos, de quibus ait (Mt. XXIII, 3), Dicunt et non faciunt, cathedræ in qua sedebant ullam fecit injuriam? nonne illam cathedram Moisi commendavit, et illos servato cathedræ honore redarguit? ait enim: Super cathedram, etc. (2). Hæc si cogitaretis, non propter homines quos infamatis blasphemaretis Cathedram Apostolicam cui non communicatis; sed quid est aliud quam nescire quid dicere, et tamen non posse nisi maledicere?
CHAPITRE VII
7e Règle de notre Foi
ARTICLE PREMIER
Combien les miracles sont prégnants pour assurer de la foi
Afin que Moïse fût cru (Ex. IV, 1), Dieu lui donna le pouvoir des miracles; Notre-Seigneur, dit saint Marc, confirmait ainsi la prédication Apostolique; si Notre-Seigneur n’eût fait tant de miracles, on n’eût pas péché de ne le croire pas, dit le même Seigneur (Jean XV, 24); saint Paul témoigne que Dieu confirmait la foi par miracles (Héb. II, 4): donc le miracle est une juste raison de croire, une juste preuve de la foi, et un argument prégnant pour persuader les hommes à créance; car s’il n’en était pas ainsi, notre Dieu ne s’en fût pas servi. Et il ne sert de rien de répondre que les miracles ne sont pas nécessaires après la foi semée, car, outre ce que j’ai montré le contraire ci-devant, je ne dis pas maintenant qu’ils soient nécessaires, mais seulement que là où il plaît à la bonté de Dieu d’en faire pour confirmation de quelque article, nous sommes obligés de le croire. Car, ou le miracle est une juste persuasion et confirmation, ou non: si non, donc Notre-Seigneur ne confirmait pas justement sa doctrine; si c’est une juste persuasion, donc, en quelque temps qu’ils se fassent, ils nous obligent à les prendre pour une très ferme raison, aussi le sont-ils. Tu es Deus qui facis mirabilia, dit David (Ps. LXXVI, 14) au Dieu tout-puissant, donc ce qui est confirmé par miracles est confirmé de la part de Dieu; or Dieu ne peut être auteur ni confirmateur du mensonge, ce donc qui est confirmé par miracles ne peut être mensonge, mais pure vérité.
Et afin de couper chemin à toutes fantaisies, je confesse qu’il y a des faux miracles et des vrais miracles, et qu’entre les vrais miracles il y en a qui font argument évident que la puissance de Dieu y est, les autres, non, sinon par leurs circonstances. Les miracles que l’Antéchrist fera seront tous faux, tant parce que son intention sera de décevoir, que parce qu’une partie ne seront qu’illusions et vaines apparences magiques, l’autre partie ne seront pas miracles en nature mais seulement devant les hommes, c’est-à-dire, ne surpasseront pas les forces de nature, mais pour être extraordinaires sembleront miracles aux simples. Tels seront la descente qu’il fera faire du feu qui descendra in conspectu hominum (Apoc. XIII, 13),et ce qu’il fera parler l’image de la bête (15), et guérira une plaie mortelle (3); desquels la descente du feu en terre et le parler de l’image semble que ce seront des illusions, dont il ajoute in conspectu hominum; ce seront magies. La guérison de la plaie mortelle sera un miracle populaire, non philosophique; car ce que le peuple croit être impossible, il le tient pour miracle quand il le voit, mais il tient plusieurs choses impossibles en nature qui le sont, telles sont plusieurs guérisons. Or plusieurs plaies sont mortelles en présence de quelques médecins, et incurables, qui ne le seront pas en présence des autres qui sont plus suffisants et ont quelque remède plus exquis; ainsi, la plaie sera mortelle selon le cours ordinaire de la médecine, mais le diable, qui a plus de suffisance en la connaissance des vertus des herbes, odeurs, minérales et autres drogues, que les hommes, fera cette cure-là par l’application secrète des médicaments inconnus aux hommes: et semblera miracle à qui ne saura discerner entre la science humaine et diabolique, entre la diabolique et divine, en ce que la diabolique devance l’humaine de grande traite, et la divine surpasse la diabolique d’une infinité; l’humaine ne sait qu’une petite partie de la vertu qui est en nature, la diabolique sait beaucoup davantage mais dans les confins de nature, la divine n’a point d’autre limite que son infinité.
Je disais qu’entre les vrais miracles il y en a qui font une certaine science et raison que le bras de Dieu y opère, les autres non, sans la considération et secours des circonstances. Cela appert parce que j’ai dit; et par exemple, les merveilles que firent les magiciens d’Égypte (Ex. VII, 11-12) étaient, quant à l’apparence extérieure, toutes semblables aux miracles que faisait Moïse (Ex. IV, 3-8), mais qui considérera les circonstances, connaîtra bien aisément que les uns étaient vrais magiciens, les autres faux, comme le confessèrent les magiciens quand ils dirent: Digitus Dei est hic (Ex. VIII, 19). Ainsi pourrais-je dire, si Notre-Seigneur n’eût jamais fait autre miracle que de dire à la Samaritaine que l’homme qui habitait avec elle n’était pas son mari (Jean IV, 18), et que de convertir l’eau en vin (II, 9), on eût pu penser qu’il y avait de l’illusion et magie; mais ces merveilles partant de la même main qui faisait voir les aveugles, parler les muets, ouïr les sourds, vivre les morts, il n’y échoit plus aucun scrupule. Car, ramener la privation en son habitude, le non-être à l’être, et donner les opérations vitales aux hommes, sont choses impossibles à toutes les puissances humaines, ce sont des coups du souverain Maître; lequel quand puis après il lui plaît faire des cures par sa toute-puissance, ou des mutations dans les choses, ne laisse pas de les faire reconnaître pour miraculeuses, quoique la nature secrète en peut faire pour autant, parce que, ayant fait ce qui surpasse nature, il nous a déjà rendus assurés de sa qualité et de la valeur de la merveille: ainsi que quand un homme a fait un chef-d’œuvre, quoi qu’il fasse puis après plusieurs ouvrages communs, on ne laisse pas pour maître.
En somme, le miracle est une très assurée preuve et confirmation en la créance quand c’est un vrai miracle, et en quel temps qu’il soit fait; autrement il faudrait renverser toute la prédication apostolique. Il était raisonnable qu’étant la foi de choses qui surmontent nature, elle fût avérée par œuvres qui surpassent nature, et qui montrent que la prédication ou parole annoncée part de la bouche et autorité du Maître de nature, le pouvoir duquel n’est point limité, lequel se rend par le miracle comme témoin de la vérité, soussigne et met son sceau à la parole portée par le prédicateur. Or, il semble que les miracles soient témoignages généraux pour les simples et plus rudes: car chacun ne peut pas sonder l’admirable convenance qu’il y a entre les prophéties et l’Évangile, la grande sapience de l’Écriture, et semblables marques illustres qui sont en la religion chrétienne, c’est un examen à faire aux doctes; mais il n’y a celui qui n’appréhende le témoignage d’un vrai miracle, chacun entend ce langage entre les chrétiens. Il semble que les miracles ne soient pas nécessaires, mais ils le sont à la vérité; et n’est pas en cause que la suavité de la divine providence en fournit à son Église en toutes les saisons, car en toutes saisons il y a des hérésies, lesquelles bien qu’elles soient suffisamment rabattues, voire à la capacité des moindres, par l’antiquité, majesté, unité, catholicisme, sainteté de l’Église, si est-ce que chacun ne sait pas priser ces «douaires», comme parle Optatus, à leur vraie valeur, chacun n’entend pas et ne pénètre pas ce langage: mais quand Dieu parle par œuvres, chacun l’entend, c’est une parole commune à toutes nations; comme l’écriture d’une sauvegarde n’est connue d’un chacun, mais si on y voit la croix blanche, les armes du Prince, chacun connaît que le témoignage et l’autorité souveraine y court.
ARTICLE II
Combien les Ministres ont violé la foi due au témoignage des miracles
Il n’y a presque aucun article de notre religion qui n’ait été approuvé de Dieu par miracle. Les miracles qui se font en l’Église, montrant où est la vraie Église, font suffisante preuve de toute la créance de l’Église; car Dieu ne porterait jamais témoignage à une Église qui n’eût la vraie foi et fût errante, idolâtre, trompeuse: mais cette bonté suprême ne s’arrête pas là; elle a confirmé presque tous les points de la foi catholique par très illustres miracles, et, par une spéciale providence de Dieu, nous trouvons que quasi sur tous les articles avec lesquels nous sommes en différent avec les ministres, Notre-Seigneur a rendu très illustre témoignage de la vérité que nous prêchons, par miracles irréprochables. Je mettrai, s’il vous plaît, quelques exemples.
Dum Agapitus, sanctæ Romanæ Ecclesiæ pontifex, dit saint Grégoire, ad Justinianum principem proficisceretur in Græciarum partibus, propinqui cujusdam muti et claudi obtulerunt eum Agapito curandum, dicentes se, in virtute Dei, ex auctoritate Petri, fixam salutis illius spem habere. Voilà la créance de ces bonnes gens; ils tenaient le pape pour successeur en l’autorité de saint Pierre, et partant qu’il avait quelque éminente autorité: un de vos ministres les eût tenus pour superstitieux, l’Église catholique eût toujours dit, comme elle fait maintenant, que leur créance était juste. Voyez ce qu’en témoigna Notre-Seigneur: Protinus venerandus vir, poursuit saint Grégoire, orationi incubuit, et Missarum solemnia exorsus, sacrificium in conspectu Dei omnipotentis immolavit; quo peracto, ab altari exiens claudi manum tenuit, atque assistente et aspiciente populo eum mox a terra in propiis gressibus errexit; cumque ei Dominicum Corpus in os mitteret, illa diu muta ad loquendum lingua soluta est. Mirati omnes, flere præ gaudio coeperunt, eorumque gentes illico metus et reverentia invasit, cum voidelicet cernerent quid Agapitus facere in virtue Domini ex adjutorio Petri potuisset:ce sont les paroles de saint Grégoire. Que dites-vous? si vous me demandez qui a fait ce miracle, je vous répondrai par les propres paroles de Notre-Seigneur (Mt. XI, 5): Cæci vident, claudi ambulant, leprosi mundantur, surdi audiunt, mortui resurgunt, pauperes evangelizatur. Quelle foi l’a demandé? la foi que le pape est successeur de saint Pierre, et en a l’éminente autorité. Par quelles actions a-t-il été obtenu? par le très saint Sacrifice de la Messe, et par la réalité de l’exhibition du Corps de Notre-Seigneur en la bouche du patient. En quoi s’est fait le miracle? en ce que ce patient a été remis de la privation à l’habitude, et une opération vitale lui a été rendue, qui est l’ouïe, car encore qu’il n’est pas dit qu’il fut sourd, si l’était-il néanmoins, car le muet naturel est toujours sourd. Que peut donc conclure sinon que, Digitus Dei est (Exod. VIII, 19), que Dieu a signé et scellé la créance en laquelle nous sommes pour l’article de la succession du pape en l’autorité de saint Pierre, et pour l’article de la très sainte Messe? qu’opposera-t-on? En quel temps s’est fait ce miracle? en la plus pure et sainte Église, car, et Calvin et les luthériens confessent que la pureté de l’Église a duré jusqu’après saint Grégoire. Qui raconte cette histoire? un très saint et docte personnage, par l’aveu même des adversaires qui le font le dernier bon pape. Ou a été fait le miracle? en présence de tout un peuple, grec et non passionné pour le Saint-Siège.
Ainsi, nous prêchons la réalité du Corps de Notre-Seigneur et de son Sang au Sacrement de l’autel; Notre-Seigneur l’a autorisé par la miraculeuse expérience qu’il en fit voir à un Juif et une Juive qui assistaient à la messe de saint Basile, témoin saint Amphilochius qui vivait en l’an 380. Une femme aussi qui avait pétri le pain qu’on devait consacrer, venant à la sainte Communion, comme elle vit saint Grégoire, tenant non plus le pain mais le très saint Sacrement, venir à elle pour la communier, et dire, Corpus Domini Nostri Jesu Christi custodiat animam,etc., elle se prit à rire; saint Grégoire l’interroge pourquoi elle riait, elle répond que c’était parce qu’elle avait pétri le pain duquel saint Grégoire avait dit que c’était le Corps de Notre-Seigneur; saint Grégoire impétra par prières que la sainte Eucharistie apparut au-dehors ce qu’elle était au-dedans, dont cette pauvre femme fut réduite à la foi, et tout le peuple confirmé: c’est une histoire racontée par le bon paulus Diaconus.
Nous prêchons qu’il faut adorer Notre-Seigneur qui est réellement au très saint Sacrement: Gorgonia, sœur de saint Grégoire de Nazianze, le fit, et aussitôt elle guérit d’une maladie incurable, au rapport de son frère même. Saint Chrysostome en raconte deux belles apparitions, où une multitude d’anges furent vus autour du saint Sacrifice de l’autel, sic capite inclinatorum ut si quis milites, présente rege, stantes videat; id quod facile mihi ipse persuadeo, dit cette bouche d’or.
Nous prêchons que c’est non seulement Sacrement, mais Sacrifice: et saint Augustin, parlant d’un lieu inhabitable par la violence des esprits malins, qui était à Hesperius, au territoire Fussalense, Perrexit unus, dit-il, ex presbiteris, obtulit ibi Sacrificium Corporis Christi, orans quantum potuit ut cessaret illa vexatio, Deoque protinus miserante cessavit. Ce que j’ai rapporté de Agapitus vient joindre ici.
Nous prêchons la sainte communion des Saints, en la prière qu’ils font pour nous et en l’honneur que nous leur déférons: mais quand aurais-je fait à vous produire les miracles qui se sont faits sur cette créance? Théodoret, De curandis Græc. Aff., en raconte un très certain miracle, en la conversion de saint Cyprien par l’intercession de Notre-Dame.
Nous honorons leurs reliques: voyez comme saint Augustin fait un long discours de très certains miracles faits aux reliques de saint Étienne; et là même encore en raconte-t-il un, fait aux reliques de saint Gervais à Milan, d’un aveugle guéri, de quoi lui-même fait le récit encore en ses Confessions, et saint Ambroise.
Nous produisons le signe de la Croix contre le diable: et saint Grégoire de Nazianze témoigne que Julien l’Apostat, en un sacrifice fait aux idoles, voyant le diable, s’y signa de ce signe; le diable s’enfuit, le sorcier et magicien dit à l’apostat que le diable s’enfuyait non par crainte mais par abomination Abominationi, dit-il, illis fuimus, non terrori. Vincit quod pejus est. Eusèbe fait foi des merveilles que Dieu a faites par ce saint signe au temps de Constantin le Grand.
En nos églises nous avons des vases sacrés: et saint Chrysostome raconte que Julien, oncle de Julien empereur, avec un certain trésorier, les déroba et profana, mais Julien mourut aussitôt, rongé par les vers, le trésorier creva sur place.
Nous faisons contre du saint Chrême dont on oint les baptisés pour la sainte Confirmation: et saint Optatus Milevitain raconte que la fiole ou ampoule du saint Chrême étant jetée par les donatistes sur des pierres, non defuit manus angelica quæ ampullam spiritali subventione deduceret; projecta casum sentire non potuit.
Nous confessons humblement nos péchés aux supérieurs ecclésiastiques: et saint Jean Climacus raconte que, comme une personne très vicieuse confessait ses fautes, on vit un grand et terrible, qui rayait d’un livre de comptes les péchés, à mesure que celui-ci les confessait; par ce, dit le même Climacus, que la confession délivre bien de l’éternelle confusion.
Nous avons des images en nos églises: mais qui ne sait les grands miracles qui furent faits au crucifiement d’une image de Notre-Seigneur, que les Juifs firent en Syrie en la ville de Berite? non seulement le sang en sortit, mais ce sang guérit quiconque en fut touché, de toutes sortes de maladies; c’est le grand saint Athanase qui le raconte.
Nous y avons de l’eau bénite et du pain bénit: mais saint Jérôme raconte que plusieurs pour guérir les malades prenaient du pain bénit par saint Hilarion; et saint Grégoire dit que saint Fortunat guérit un homme qui en une chute de cheval s’était rompu la jambe, par la seule aspersion de l’eau bénite. C’est assez.
Or quel mépris est-ce de tant de miracles, de se moquer et de se gausser de toute cette doctrine, et de l’Église qui la prêche? Si vous ne voulez priser le témoignage de l’Antiquité, Testimonium Dei majus est (I Jean V, 9). Qu’est-ce que vous répondrez? Quant à moi, j’ai écrit ici les premiers miracles qui me sont venus en main; que j’ai pris néanmoins des auteurs qui ont été en la pure Église, car si je vous eusse apporté les miracles faits au temps de saint Bernard, de saint Malachie, de Bède, de saint François, vos ministres eussent aussitôt crié que c’était des prodiges de l’Antéchrist, mais puisque tous tant qu’ils sont confessent que l’Antéchrist n’a point comparu sinon quelque temps après saint Grégoire, et que ce que je produis a tout été fait auparavant, ou au temps de saint Grégoire, il n’y était point de difficulté. Les aryens niaient le miracle sur l’aveugle qui fut guéri par l’attouchement du bord du drap des reliques de saints Gervais et Protais, et disaient qu’il n’avait pas été guéri; saint Ambroise répond: Negant cæcum illuminatum, sed ille non negat se sanatum. Sed quæro, dit-il peu après, quid non credant? utrum à Martiribus possint aliqui visitari? hoc est Christo non credere, ipse enim dixit: Et majora horum facietis (Jean XIV, 12). Et plus bas (22) il dit: Neque aliter Martirum operibus inviderent, nisi fidem in iis fuisse eam quam isti non habent judicarent, fidem illam majorum traditione firmatam, quam dæmones ipsi negare non possunt, sed Arriani negant: non accipio à diabolo testimonium sed confessionem. Quelles circonstances ne rendent ces miracles irréprochables? une partie sont restitutions des opérations vitales, qui ne se peut faire par autre puissance que la divine; le temps auquel ils se sont faits était tout voisin à celui de Notre-Seigneur, l’Église toute pure et sainte; il n’y avait point d’Antéchrist au monde, comme disent les ministres; les personnes par la prière desquelles ils se faisaient, très saintes; la foi qui en était confirmée était générale et très catholique; les auteurs qui les récitent, très assurés.
Je veux ici mettre une pièce empruntée (Montaigne, Essais, l, I, 26): « Quand nous lisons dans Bouchet les miracles des reliques de saint Hilaire, passe; son crédit n’est pas assez grand pour nous ôter la licence d’y contredire: mais de condamner d’un train toutes pareilles histoires semble singulière impudence. Ce grand saint Augustin témoigne avoir vu, sur les reliques de saints Gervais et Protais à Milan, un homme aveugle recouvrer la vue; une femme à Carthage avoir été guérie d’un cancer par le signe de la Croix qu’une femme nouvellement baptisée lui fit; Hesperius, un sien familier, avoir chassé les esprits qui infestaient sa maison, avec un peu de terre du Sépulcre de Notre-Seigneur, et cette terre transportée depuis à l’Église, un paralytique y étant apporté avoir été soudain guéri; une femme en une procession ayant touché à la chasse saint Étienne d’un bouquet, et de ce bouquet s’étant frotté les yeux, avoir recouvré la vue qu’elle avait jadis perdue; et plusieurs autres miracles ou il dit lui-même avoir assisté. De quoi accuserons-nous et lui et deux évêques, Aurelius et Maximinus, qu’il appelle pour ses recors? sera-ce d’ignorance, simplicité, facilité? ou de malice et imposture? est-il homme, en notre siècle, si impudent qui pense leur être comparable, soit en vertu, soit en savoir, jugement et suffisance?»
Autant en dirai-je des deux saints Grégoire que j’ai produit, de saint Amphiloche, de saint Jérôme, saint Chrysostome, Athanase, Climacus, Optatus, Ambroise, Eusèbe. Dites, pour Dieu, ce qu’ils racontent n’est-il pas très possible à Dieu? et s’il est possible, comment oserons-nous nier qu’il n’ait été fait, puisque tant de grands personnages en témoignent? On m’a dit plus d’une fois, est-ce article de foi de croire ces contes? Ce n’est vraiment pas article de foi, mais article de sagesse et de discrétion; car c’est une bêtise trop notoire et une très sotte arrogance de donner des démentis à ces anciens et graves personnages, sans autre fondement que parce que ce qu’ils disent n’est pas sortable à nos conceptions: sera-t-il donc dit que notre petite cervelle bornera la vérité et mensonge, et fera loi à l’être et au non-être?
CHAPITRE VIII
Que les ministres ont violé la Raison naturelle
8e Règle de notre Foi
ARTICLE PREMIER
En quelle façon la raison naturelle est une règle de bien croire, et l’expérience
Dieu est auteur en nous de la raison naturelle, et ne hait rien de ce qu’il a fait (Sap. XI, 25), de sorte que, ayant marqué notre entendement de cette sienne lumière (Ps. IV, 7), il ne faut pas penser que l’autre lumière surnaturelle qu’il départ aux fidèles, combatte et soit contraire à la naturelle; elles sont filles d’un même Père, l’une par l’entremise de la nature, l’autre par l’entremise de moyens plus hauts et élevés, donc elles peuvent et doivent demeurer ensemble comme sœurs très affectionnées. Soit en nature soit sur nature, la raison est toujours raison, et la vérité, vérité; aussi n’est-ce que le même œil qui voit dans les obscurités d’une nuit bien sombre à deux pas devant lui, et celui qui voit au beau jour de midi tout le cercle de son horizon, mais ce sont diverses lumières qui l’éclairent: ainsi est-il certain que la vérité, et sur nature et en nature, est toujours la même, ce sont seulement diverses lumières qui la montrent à nos entendements; la foi nous la montre sur nature, et l’entendement en nature, mais la vérité n’est jamais contraire à soi-même.
Item, Dieu, qui a donné à nos sens leurs propres sentiments et connaissances, pour seconder nature ne permet que jamais ils soient trompés quand ils sont en une droite application, et notre expérience prise à part, simple et nue, ne bronche point. Item, nos sens ne se trompent pas sur leur propre objet quand l’application est bien faite, et notre expérience prise à part, simple et nue, ne peut être déçue: ce sont propositions de la philosophie, qui ont cette raison bien assurée, c’est que Dieu est auteur de nos sens, et les dresse, comme saint ouvrier et infaillible, à leur propre fin et but; ce sont certes premiers principes, que ceux qui les enlèveraient nous enlèveraient tout discours et raison. L’exemple nous fera bien entendre ces propositions. Mon œil se peut tromper, jugeant une chose plus grande qu’elle n’est; mais la grandeur n’est pas le propre objet de mon œil, car il est commun au toucher et à la main: et se peut tromper, estimant le mouvement être où il n’est point, comme ceux qui naviguent le long de la rive voient, ce leur semble, les arbres et tours se remuer; mais le mouvement n’est pas propre objet de la vue, le toucher y a part encore: il se peut encore tromper si l’application n’est pas pure; car, s’il y a du verre vert ou rouge en l’entre-deux, il pensera vert ou rouge ce qui ne le sera pas.
Au reste, si au jugement du sens et à l’expérience vous y ajoutez le discours et de la conséquence, si vous vous y trompez, ne vous en prenez plus au sentiment ni à l’expérience, car elle n’est plus pure ni simple, qui est l’une des conditions que j’ai mises en mes propositions; c’est le discours et la conséquence que vous y avez attachée qui vous ont trompé. Ainsi, les yeux ni l’expérience ne trompaient pas ceux qui voyaient et expérimentaient en Notre-Seigneur la forme et manière humaine, car tout cela y était, mais quand ils tiraient de là, conséquence qu’il n’était pas Dieu, ils se trompaient. Le sens qui juge qu’à l’autel il y a la rondeur, la blancheur, le goût et saveur du pain, juge bien, mais le discours qui déduit de là que la substance du pain y est encore, tire une très mauvaise et fausse conclusion; de laquelle le sens ne peut mais, qui ne prend point de connaissance sur la substance des choses, mais sur les accidents. De même, l’expérience qui nous montre que nous ne savons pas comme ces accidents sont sans leur substance naturelle, est très véritable, mais si notre jugement tire conclusion de là qu’il n’en soit rien, il se trompe et nous trompe encore; et notre expérience n’en peut mais, qui n’a point touché à cette conséquence.
L’expérience donc et la connaissance des sens sont très véritables, mais les discours que nous en tirons nous trahissent: hors de là, qui combat la connaissance des sens et la propre expérience, combat la raison et la renverse, car le fondement de tout discours dépend de la connaissance des sens et de l’expérience. Or, combien vos ministres aient combattu l’expérience, la connaissance des sens et la raison naturelle, je vous le ferai paraître tout maintenant, pourvu que vous-mêmes ne veuillez combattre votre propre jugement.
ARTICLE II
Combien les Ministres ont combattu la raison et l’expérience
Quand Luther, en la préface de l’Assertion des articles condamnés par Léon, dit que «l’Écriture est très aisée, intelligible et claire à chacun», et que chacun y peut connaître la vérité, et discerner entre les sectes et opinions quelle est la vraie, quelle est la fausse, dites, je vous prie, ne combat-il pas la propre expérience de tout le monde? et quand vous avez cru cette sottise, connaissez-vous pas tout ouvertement le contraire? Je ne sache homme si versé qui osât jurer, s’il a point de conscience, qu’il sait le vrai sens, je ne dis pas de toute l’Écriture, mais de quelque partie d’icelle; et si, n’ai-je jamais vu homme entre vous qui entende le sens d’un chapitre tout entier.
Quand Calvin et Bucer nient que nous ayons aucune liberté en notre volonté, non seulement pour les actions surnaturelles, mais encore pour les naturelles et dans les commerces purement humains, n’attaque-t-il pas la raison naturelle et toute la philosophie, comme lui-même confesse, et tout d’un train l’expérience, et de vous, si vous parlez franchement, et de tout le reste des hommes?
Et quand Luther dit que le croire, espérer, aimer ne sont pas opérations et actions de notre volonté, ne perd-il pas tout en un coup le croire, l’espérer, l’aimer, et les change en être cru, espéré et aimé, et combat le cœur de l’homme, qui connaît bien que c’est lui qui croit, aime, espère, par la grâce de Dieu?
Item, quand Luther dit que les enfants au baptême ont l’usage de l’entendement et raison, et quand le synode de Wittenberg dit que les enfants au baptême ont des mouvements et inclinations semblables aux mouvements de la foi et de la charité, et ce sans entendre, n’est-ce pas se moquer de Dieu, de nature, et de l’expérience?
Et quand on dit que nous péchons «incités, poussés, nécessités, par la volonté, ordonnance, décret et prédestination de Dieu», n’est-ce pas blasphémer contre toute raison et contre la majesté de la suprême bonté? Ah, voilà la belle théologie de Zwingli, Calvin et Bèze: At enim dices, dit Bèze, dices, non potuerunt resistere Dei voluntati, id est, decreto: fateor; sed sicut non potuerunt, ita etiam noluerunt. Verum non poterant aliter velle: fateor quoad eventum et energiam, sed voluntas tamen Adami coacta non fuit. Bonté de Dieu, je vous appelle à garant: vous m’avez poussé à mal faire, vous l’avez ainsi décrété, ordonné, voulu, je ne pouvais faire autrement, je ne pouvais vouloir autrement, qu’y a-t-il de ma faute? Ô Dieu de mon cœur, châtiez mon vouloir s’il peut ne pas vouloir le mal et qu’il le veuille, mais s’il lui est impossible de ne le vouloir pas, et vous lui soyez cause de cette impossibilité, qu’y peut-il avoir de sa faute? Si ceci n’est contre raison, je confesse qu’il n’y a point de raison au monde.
«La loi de Dieu est impossible», selon Calvin et les autres: que s’ensuit-il de là, que Notre-Seigneur soit tyran, qui commande chose impossible? si elle est impossible, pourquoi la commande-t-on?
«À considérer exactement, les œuvres pour bonnes qu’elles soient méritent plus l’enfer que le Paradis»: la justice donc de Dieu, qui donnera à chacun selon ses œuvres (Rom.II, 6), donnera à chacun l’enfer?
C’est assez. Mais l’absurdité des absurdités, et la plus horrible déraison de toutes, c’est celle-là, que, tenant que l’Église tout entière ait erré mille ans durant en l’intelligence de la parole de Dieu, Luther, Zwingli, Calvin puissent s’assurer de la bien entendre; bien plus, qu’un simple ministrot, prêchant comme parole de Dieu que toute l’Église visible a erré, que Calvin et tous les hommes peuvent errer, ose trier et choisir entre les interprétations de l’Écriture celle qui lui plaît, et l’assurer et maintenir comme parole de Dieu; encore plus, que vous autres qui oyant dire que chacun peut errer au fait de la religion, et toute l’Église même, sans vouloir vous en chercher d’autre parmi mille sectes qui toutes se vantent de bien entendre la Parole de Dieu et la bien prêcher, croyez si opiniâtrement à un ministre qui vous prêche, que vous ne voulez rien ouïr autre. Si chacun peut errer en l’intelligence de l’Écriture, pourquoi non vous et votre ministre? J’admire que vous n’alliez toujours tremblants et branlants; j’admire comme vous pouvez vivre avec autant d’assurance en la doctrine que vous suivez, comme si vous ne pouviez tous errer, et que néanmoins vous tenez pour assuré que chacun a erré et peut errer.
L’Évangile vole bien haut sur toutes les plus élevées raisons de nature; jamais il ne les combat, jamais ne les gâte ni défait: mais ces fantaisies de vos évangélistes ruinent et obscurcissent la lumière naturelle.
ARTICLE III
Que l’analogie de la foi ne peut servir de règle aux Ministres pour établir leur doctrine
C’est une voix pleine de faste et d’ambition entre vos ministres, et qui leur est ordinaire, qu’il faut interpréter l’Écriture et éprouver les expositions par l’analogie de la foi. Le simple peuple, quand il entend parler de l’analogie de la foi, pense que ce soit certain mot de secrète vigueur et force, et cabalistique, et admire toute interprétation qui se fait, pourvu qu’on mette ce mot ici en campagne. Ils ont raison, pour vrai, quand ils disent qu’il faut interpréter l’Écriture et éprouver les expositions d’icelle par l’analogie de la foi, mais ils ont tort quand ils ne font point ce qu’ils disent. Le pauvre peuple n’entend autre ventance que de cette analogie de la foi, et les ministres n’ont fait autre que la corrompre, violer, forcer et mettre en pièces. Disons, je vous prie: vous dites que l’Écriture est aisée d’entendre, pourvu qu’on l’ajuste à la règle et proportion ou analogie de la foi; mais quelle règle de la foi peuvent avoir ceux qui n’ont point d’Écriture que toute glosée, tout étirée et contournée d’interprétations, métaphores, métonymies? si la règle est sujette au dérèglement, qui la réglera? et quelle analogie ou proportion de foi y peut-il avoir, si on proportionne les articles de foi aux conceptions les plus éloignées de leur naïveté? Voulez-vous que la proportion des articles de foi en leur naturelle taille, ne leur baillez point d’autre forme que celle qu’ils ont reçue des apôtres. Je vous laisse penser à quoi me servira le Symbole des apôtres pour interpréter l’Écriture, puisque vous le glosez en telle façon que vous me mettez en autant de difficulté de son sens que je fus jamais de l’Écriture même. Si on demande comme il se peut faire que le même corps de Notre-Seigneur soit en deux lieux, je dirai que cela est aisé à Dieu, suivant le dire de l’Ange (Luc I, 37), Non est impossibile apud Deum omne verbum, et le confirmerai par la raison de la foi, Credo in Deum Patrem omnipotentem; mais si vous glosez, et l’Écriture et l’article de foi même, comme confirmerez-vous votre glose? à ce compte-là il n’y aura point de premier principe sinon votre cervelle. Si l’analogie de la foi est sujette à vos gloses et opinions, il le faut dire franchement, afin qu’on sache votre intention; ainsi ce sera interpréter Écriture par l’Écriture et par l’analogie, le tout ajusté à vos interprétations et conceptions.
J’applique le tout à l’analogie de la foi. Cette explication joint fort bien à la première parole du Symbole, là ou Credo nous ôte toute la difficulté du discours humain. L’Omnipotentem me confirme, la création m’y recrée; car, qui ex nihilo fecit omnia, quare ex pane non faciet Corpus Christi? Le nom de Jésus m’y conforte, car sa miséricorde et sa magnifique volonté y sont exprimées; ce qu’il est Fils consubstantiel au Père montre son pouvoir illimité. Sa conception d’une Vierge hors le cours naturel, ce qu’il n’a point dédaigné de s’y loger pour nous, ce qu’il est né avec pénétration de dimension, action qui surmonte et outrepasse la nature d’un corps, m’assure et de la volonté et du pouvoir. Sa mort m’affermit, car, qui est mort pour nous, que ne fera-t-il pas pour nous? Son sépulcre me console, et sa descente aux enfers, car je ne douterai point qu’il ne descende en l’obscurité de mon corps, etc. Sa résurrection me ravive, car la nouvelle pénétration de la pierre, l’agilité, subtilité, clarté, impassibilité de son corps n’est plus sujette aux lois trop grossières de nos cervelles. Son ascension me fait monter à cette foi; car si son corps pénètre, s’élève par sa seule volonté, et sa place sans place à la dextre du père, pourquoi ne sera-t-il encore ça bas ou bon lui semble, sans y occuper autre place qu’à sa volonté? Ce qu’il sied à la dextre du Père me montre que tout lui est soumis, le ciel, la terre, les distances, les lieux et les dimensions: ce que de là il viendra juger les vivants et les morts, me pousse à la créance de l’illimitation de sa gloire, et que partant sa gloire n’est pas attachée au lieu, mais où qu’il soit il la porte avec soi; dont au très-saint Sacrement il y est sans laisser sa gloire ni ses perfections. Le Saint-Esprit, par l’opération duquel il a été conçu et est né d’une Vierge, pourra bien encore avec son opération faire cette admirable besogne de la Transsubstantiation. L’Église, qui étant sainte, ne peut induire à l’erreur, étant catholique,n’est pas astreinte à ce misérable siècle, mais doit avoir son étendue en long dans les apôtres, en large par tout le monde, en profondeur jusqu’au Purgatoire, en hauteur jusqu’au ciel, à savoir, toutes nations, tous les siècles passés, les Saints canonisés et nos aïeux desquels nous avons espérance, les prélats, les conciles récents et anciens, tout partout chantent Amen, amen, à cette sainte créance. C’est ici la parfaite Communion des Saints, car c’est de la viande commune des Anges et saintes âmes du Paradis et de nous autres, c’est le vrai pain duquel tous les chrétiens participent. La Rémission des péchés, l’auteur de la rémission y étant, est confirmée, la semence de notre Résurrection jetée, la Vie éternelle conférée.
Où trouvez-vous de la contrariété à cette sainte analogie de la foi? tant s’en faut, que vraiment cette créance du très-saint Sacrement, qui contient en vérité, réalité et substance le vrai et naturel Corps de Notre-Seigneur, est vraiment l’abrégé de notre foi, suivant le dire du Psalmiste (Ps. CX, 4), Memoriam fecit. Ô saint et parfait mémorial de l’Évangile, ô admirable recueil de notre foi: qui croit, ô Seigneur, votre présence en ce très-saint Sacrement, comme prêche votre sainte Église, a recueilli et suce le doux miel de toutes les fleurs de votre sainte eeligion, à grand-peine qu’il puisse jamais mécroire.
Mais je reviens à vous, messieurs, et demande que c’est qu’on m’opposera plus à ces passages si clairs (Mt. XXI, 26; Marc XIV, 22; Luc XXII, 19; I Cor. XI, 24), Ceci est mon corps. Que la chair ne profite de rien (Jean VI, 64)? non pas la vôtre ou la mienne qui ne sont que charognes, ni nos sentiments charnels; non pas une chair simple, morte, sans esprit ni vie: mais celle du Sauveur, qui est toujours garnie de l’Esprit vivifiant (ibidem) et de son Verbe (Jean I, 14), je dis qu’elle prouffite à tous ceux qui la reçoivent dignement pour la vie éternelle. Que direz-vous? que les paroles de Notre-Seigneur sont esprit et vie, donc elles ne se doivent pas entendre de son corps? Et quand il dit Filius hominis tradetur ad illudendum et flagellandum, etc. (car je mets pour exemple les premières venues) (Mt. XX, 18-19), ses paroles n’étaient-ce pas esprit et vie? dites donc qu’il a été crucifié en figure. Quand il dit Si ergo videritis Filium hominis ascendetem ubi erat prius (Jean VI, 63), s’ensuit-il qu’il n’y soit monté qu’en figure? et toutes, elles sont comprises avec les autres, dont il dit spiritus et vita sunt. Enfin, au Saint Sacrement, aussi bien que dans les saintes paroles de Notre-Seigneur, l’esprit y est, qui vivifie la chair, autrement elle ne profiterait de rien, mais la chair ne laisse pas d’y être avec sa vie et son esprit. Que direz-vous plus? que ce Sacrement est appelé pain? aussi est-il, mais comme Notre-Seigneur l’explique: Ego sum panisvivus (51). C’est bien assez pour cet exemple.
Quant à vous, que produirez-vous de semblable? je vous montre un est, montrez-moi le non est que vous prétendez, ou le significat; je vous ai montré le corpus, montrez-moi le signe effectueux. Cherchez, virez, revirez, mettez-vous sur votre esprit de tournoiement (Is. XIX, 14) rapidement, et vous ne le trouverez jamais. À tout rompre vous montrerez que qui voudrait un peu étirer ces paroles, il trouverait quelques semblables phrases en l’Écriture que celle que vous prétendez être ici, mais ad esse a posse c’est une lourde conséquence; je nie que vous le puissiez faire joindre, je dis que si chacun les manie à sa main, la plupart les prendront à gauche. Mais bien, laissons voir un peu faire. Vous produisez pour votre créance: Verba quæ ego loquor spiritus et vita sunt (Jean VI, 64), et y joignez Quotiescumque manducabitis panem hunc (I Cor. XI, 26);vous y ajoutez Hoc facite in meam comemorationem (XXIV, 26);vous y apportez Mortem Domini annunciabitis donec veniat (26); Me autem semper non habebitis (Jean XIII, 6); mais considérez un peu quel rapport ont ces paroles les unes aux autres. Vous ajustez tout cela à l’anormalogie de votre foi, et comment? Notre-Seigneur est assis à la dextre, donc il n’est pas ici. Montrez-moi le fil avec lequel vous cousez cette négative avec cette affirmative: parce qu’un corps ne peut être en deux lieux. Ah, vous disiez que vous joindriez cette négative avec l’analogie par le fil de l’Écriture; où est cette Écriture, qu’un corps ne puisse être en deux lieux? voyez un peu comme vous mêlez la profane appréhension d’une raison purement humaine avec la sacrée Parole. Ah, ce dites-vous, Notre-Seigneur viendra juger les vivants et les morts de la dextre. Quoi pour cela? s’il était besoin qu’il vînt pour se trouver présent au Saint Sacrement, votre analogie aurait de l’apparence; mais non encore de la réalité, car alors qu’il viendra juger, personne ne dit qu’il soit en terre, le feu précédera (Ps. XCVI, 3).
Voilà votre analogie; à savoir, qui a mieux travaillé, ou vous ou moi? Si on vous laisse interpréter la descente de Notre-Seigneur aux enfers, du sépulcre, ou de l’appréhension de l’enfer et peine des damnés, la sainteté de l’Église, d’une Église invisible et inconnue, son universalité, d’une Église secrète et cachée, la communion des Saints, d’une seule bienveillance générale, la rémission des péchés, d’une seule non-imputation, quand vous aurez ainsi proportionné le Symbole à votre jugement, il sera bien proportionné au reste de votre doctrine; mais qui ne voit l’absurdité? le Symbole, qui est l’instruction des plus simples, serait la plus obscure doctrine du monde, et devant être règle à la foi, il aurait besoin d’être réglé par une autre règle; In circuitu impii ambulant (Ps. XI, 9).Voici une règle infaillible de notre foi: Dieu est tout-puissant; qui dit tout n’exclut rien, et vous voulez régler cette règle, et la limiter à ce qu’elle ne s’étende pas à la puissance absolue, ou à la puissance de placer un corps en deux lieux, ou le placer en un lieu sans qu’il y occupe l’espace extérieur. Dites-moi donc, si la règle a besoin de règlement, qui la réglera? Ainsi, le Symbole dit que Notre-Seigneur est descendu en enfer, et Calvin le veut régler à ce qu’il s’entende d’une descente imaginaire, l’autre le rapporte au sépulcre (Bèze): n’est-ce pas traiter cette règle à la lesbienne, et plier le niveau sur la pierre au lieu de tailler la pierre au niveau? Pour vrai, comme saint Clément et saint Augustin l’appellent clef, mais s’il faut une autre clef pour ouvrir cette clef, où la trouverons-nous? montrez-la nous; sera-ce le cerveau des ministres, ou quoi? sera-ce le Saint-Esprit? mais chacun se vantera d’en avoir sa part. Bon Dieu, en quels labyrinthes tombent ceux qui s’écartent de la trace des Anciens.
Je ne voudrais pas que vous pensassiez que j’ignorasse que le seul Symbole n’est pas la totale règle et mesure de la foi; car, et saint Augustin et le grand Lirinensis appellent encore règle de notre foi le sentiment ecclésiastique. Le Symbole seul ne dit rien à découvert de la Consubstantialité, des Sacrements, et autres articles de la foi, mais comprend toute la foi radicalement et fondamentalement; principalement quand il nous enseigne de croire l’Église être sainte et catholique, car par là il nous renvoie à ce qu’elle proposera. Mais comme vous méprisez toute la doctrine ecclésiastique, aussi méprisez-vous cette noble partie et si signalée qui est le Symbole, lui refusant créance sinon après que vous l’aurez réduit au petit pied de vos conceptions. Ainsi violez-vous cette sainte mesure et proportion, que saint Paul propose (Rom. XII, 6) pour être suivie, voire aux Prophètes même
ARTICLE IV
Conclusion de toute cette 2e partie par un bref recueil de plusieurs excellences qui sont en la doctrine catholique, au prix de l’opinion des hérétiques de notre âge
Vous voguez ainsi donc, sans aiguille, boussole et timon, en l’océan des opinions humaines; vous ne pouvez attendre autre qu’un misérable naufrage. Ah de grâce, pendant que ce jourd’hui dure, pendant que Dieu vous présente l’occasion, jetez-vous en l’esquif d’une sérieuse pénitence, et venez vous rendre en l’heureux navire, laquelle à pleine voile va surgir au port de gloire. Quand il n’y aurait autre, ne connaissez-vous pas quels avantages et combien d’excellences la doctrine catholique a sur vos opinions?
La doctrine catholique se fonde immédiatement sur la parole de Dieu, ou écrite ou laissée de main en main; vos opinions ne sont fondées que dessus vos interprétations.
La doctrine catholique rend plus glorieuse et magnifie la bonté et miséricorde de Dieu; vos opinions la ravalent. Par exemple, il n’y a plus de miséricorde d’exhiber la réalité de son Corps pour notre viande, que de n’en donner que la figure, commémoration et manducation fiduciaire? n’est-ce pas plus de justifier l’homme embellissant son âme par la grâce, que sans l’embellir le justifier par une simple connivence ou non-imputation? n’est-ce pas une plus grande faveur de rendre l’homme et ses œuvres agréables et bonnes, que de tenir seulement l’homme pour bon sans qu’il le soit en réalité? n’est-ce pas plus d’avoir laissé sept Sacrements pour la justification et sanctification du pécheur, que de n’en avoir laissé que deux, dont l’un ne serve de rien et l’autre de peu? n’est-ce pas plus d’avoir laissé la puissance d’absoudre en l’Église, que de n’en avoir point laissé? n’est-ce pas plus d’avoir laissé une Église visible, universelle, signalée, remarquable et perpétuelle, que de l’avoir laissé petite, secrète, dissipée, sujette à corruption? n’est-ce pas plus priser les travaux de Notre-Seigneur, de dire qu’une seule goutte de son sang suffisait à racheter le monde, que de dire que s’il n’eût enduré les peines des damnés il n’y avait rien de fait? la miséricorde de Dieu n’est-elle pas plus magnifiée, de donner à ses Saints la connaissance de ce qui se fait du bas, le crédit de prier pour nous, se rendre exorable à leurs intercessions, les avoir rendu glorieux dans leur mort, que de les faire attendre et tenir «en suspens», comme parle Calvin, jusqu’au jugement, les rendre sourds à nos prières et se rendre inexorable aux leurs? Ceci se verra plus clair en nos essais.
Notre doctrine rend plus admirable le pouvoir de Dieu, au Sacrement de l’Eucharistie, en la justification et justice inhérente, dans les miracles, en la conservation infaillible de l’Église, en la gloire des Saints.
La doctrine catholique ne peut partir d’aucune passion, puisque personne ne s’y range sinon avec cette condition, de captiver son intelligence sous l’autorité des pasteurs (I Cor. X, 5); elle n’est point superbe, puisqu’elle apprend à ne se croire pas soi-même mais l’Église.
Que dirai-je plus? connaissez la voix de la colombe auprès de celle du corbeau. Voyez-vous pas cette Épouse qui n’a autre que miel et lait sous sa langue (Cant. IV, 11), qui ne respire que la plus grande gloire de son Époux, son honneur et son obéissance? Sus donc, Messieurs, voulez-vous être mis comme pierres vivantes dans les murailles de la céleste Jérusalem? levez-vous des mains de ces bâtisseurs déréglés, qui n’ajustent pas leurs conceptions à la foi, mais la foi à leurs conceptions: venez et vous présentez à l’Église, qui vous posera, si à vous ne tient, en ce céleste bâtiment, à la vraie règle et proportion de la foi: car, jamais personne n’aura place là-haut, qui n’aura été poli et mis en œuvre sous la règle et l’équerre ci bas.