Les Controverses — Introduction

Formation

ŒUVRES

DE SAINT FRANCOIS DE SALES

Tome I. LES CONTROVERSES

Edition d’Annecy, 1892

INTRODUCTION GÉNÉRALE

L'auréole du Doctorat, en jetant un nouveau lustre sur les écrits de Saint François de Sales, leur donne une autorité plus grande, leur imprime un caractère distinctif, une sorte de consécration. Le Vicaire de Jésus-Christ, distingue ce grand Saint comme une nouvelle lumière dans la multitude de pieux et illustres écrivains qui ont éclairé de leur science les dix-neuf siècles du Christianisme ; il le place au rang de ceux qui, « semblables à des flambeaux brillants et ardents, rayonnent sur le chandelier dans la Maison de Dieu ».[1] Désormais, d'après la parole du Souverain Pontife, aux Oeuvres du nouveau Docteur est assuré le privilège spécial d'être «citées, produites et employées dans les Ecoles » comme répandant une vive clarté sur la croyance que l'Eglise Catholique, Apostolique et Romaine a pour mission d'enseigner à ses enfants.

Le désir de correspondre aux intentions et aux décisions d'une aussi sainte autorité fut le premier inspirateur de la présente Edition. Il importe, en effet, que la doctrine proposée aux fidèles soit aussi complète que possible, et offre un texte absolument authentique, débarrassé de tout alliage : d'une part, les enfants de l'Eglise, empressés de suivre l'impulsion donnée par leur Mère, réclament les plus petites parcelles de ce précieux trésor ; d'autre part, les moindres atomes de substances étrangères doivent être éliminés de l'or pur de ce riche fond d'enseignement.

On a le droit d'attendre une exactitude plus rigoureuse d'un texte destiné à l'étude, appartenant à la science, que d'un livre où l'homme privé, le fidèle, va chercher la dévotion et la vie spirituelle. Les éditions précédentes ne sont plus à même de satisfaire à la nécessité qui s'impose à l'heure actuelle : elles reproduisent assez fidèlement, il est vrai, les ouvrages publiés par le Saint lui-même, mais ceux-ci ne représentent que la quatrième partie de ses Œuvres ; un bon nombre sont encore inédites, et la plupart des écrits posthumes de notre grand Docteur exigent une exacte et soigneuse comparaison avec les originaux, vérification indispensable pour assurer leur parfaite authenticité. Le principal de ces ouvrages, Les Controverses, est encore inconnu dans son excellence réelle, tellement il a été défiguré jusqu'ici par l'incompétence du premier éditeur : cette lacune est d'autant plus regrettable qu'elle n'a pas permis d'apprécier à sa juste valeur la science doctrinale du Saint Evêque de Genève ; ses oeuvres ascétiques même perdent une partie de leur vigoureuse efficacité si elles ne sont appuyées par leurs bases sur ce grand traité fondamental.

Telles sont les raisons qui ont déterminé l'Edition complète des Oeuvres de Saint François de Sales. Il reste à présenter aux lecteurs les titres de crédit de celles qui l'offrent au public, en témoignage de filiale vénération envers leur bienheureux Père et Fondateur. Ces titres seront brièvement énoncés, et, pour le dire en un mot, ils consistent presque exclusivement dans la possession des manuscrits originaux.

Entreprendre une telle publication, c'est évidemment jeter quelque ombre sur les éditions antérieures, mais non atteindre d'un blâme leurs auteurs : les éléments de ce grand travail leur ont fait trop souvent défaut. Il n'en est pas de même des Religieuses du premier Monastère de la Visitation Sainte-Marie d'Annecy : le dépôt original était entre leurs mains, et, malgré les diverses circonstances qui ont amené la dispersion partielle de ce précieux trésor, une partie considérable leur en est demeurée. De plus, depuis bientôt trois siècles, les diverses Maisons de l'Institut recueillent partout où elles peuvent les rencontrer, avec une pieuse avidité et une filiale jalousie, les moindres fragments de ce bien de famille, et leurs relations continuelles avec la Sainte Source facilitent grandement les recherches de ce premier Monastère de l'Ordre. Les Religieuses de la Visitation d'Annecy sentent toute la responsabilité qui pèse sur elles, de satisfaire aux aspirations légitimes des admirateurs de leur bienheureux Père. Placées auprès de son glorieux tombeau, au centre du culte et de la dévotion envers ce grand Docteur, encouragées et stimulées par les désirs et l'approbation de leur digne Evêque, Mgr Isoard, le vénéré successeur de Saint François de Sales, tout semble favoriser leur filiale entreprise. Chaque jour amène de nouvelles découvertes de documents importants; partout des secours intelligents leur sont offerts ; l'ardent désir qu'elles ont d'augmenter la gloire accidentelle de leur saint Fondateur, par la diffusion de ses écrits, ne leur permet plus de reculer. Elles sont résolues à n'épargner aucune peine, à ne s'arrêter devant aucune difficulté, jusqu'à ce qu'elles soient parvenues à élever un impérissable monument à la bienheureuse mémoire de Celui dont elles ont reçu « les lois de leur bonheur ».

Les Filles de Saint François de Sales ne prétendent à d'autre mérite qu'à celui de reproduire les écrits du nouveau Docteur dans leur primitive beauté : la part qu'elles s'attribuent dans cette oeuvre est la patience, la scrupuleuse fidélité ; elles ont été heureuses de bénéficier des travaux entrepris par tous ceux qui ont cherché à répandre la doctrine de leur bienheureux Père, et elles s'efforceront d'utiliser les leçons de leur expérience.

Après ces réflexions préliminaires, il convient de revenir au but de cette Introduction : donner un aperçu général des Oeuvres du saint Docteur. Pour se faire une juste idée du mérite et de la portée de ces admirables écrits, il est indispensable de les envisager sous tous les points de vue. La première partie traitera de la formation intellectuelle et morale du saint Auteur, et des circonstances qui ont amené et favorisé la production de ses ouvrages ; la seconde, en fera ressortir les caractères généraux et particuliers ; dans la troisième partie on examinera les éditions précédentes, et la quatrième donnera le plan de la présente publication.

I.

Formation intellectuelle de Saint François de Sales

Aperçu historique de ses Oeuvres

Pour bien saisir la nature et la corrélation des Oeuvres de Saint François de Sales, il est nécessaire de les étudier parallèlement avec l'Histoire de sa vie. Le saint Evêque de Genève était essentiellement communicatif, et l'on peut dire de lui, plus peut-être que d'aucun autre Docteur de l'Eglise, que ses écrits découlent spontanément de ses actions, et des évènements dont le cours s'est trouvé mêlé à celui de son existence. Il ne suffit pas de considérer la seule période de sa vie en laquelle ses principaux ouvrages ont vu le jour : pour apprécier leur excellence, pour voir l'homme plus grand que ses oeuvres, il faut connaître les qualités naturelles du Saint, les circonstances de sa naissance les caractéristiques de son pays et de son époque.

L'histoire de son éducation, qui est pour ainsi dire celle de la formation de son esprit et de son cœur, offre surtout un spécial intérêt : c'est l'aurore de la mission du Docteur, où l'on voit poindre les premiers feux de son génie. Ces considérations générales demandent à être développées au début de cette Introduction.

François de Sales, issu d'une famille noble, naquit à Thorens (Savoie), l’an 1567 [2]. Cette date rappelle une période importante d'un siècle qui occupe une si grande place dans la civilisation moderne. Le torrent de révolution religieuse et sociale dont les flots dévastateurs avaient envahi l'Europe, perdait son impétuosité par la mort des premiers réformateurs. Sans doute, les régions du Nord, une partie de la Suisse et la ville de Genève avaient été soustraites à l'unité religieuse, mais l'Eglise reprenait ses droits, et contenait désormais par de puissantes digues les vagues menaçantes. Elle s'était assuré la fidélité de l'Italie, de l'Autriche et de la péninsule Ibérique, et regagnait le terrain pied à pied, en certaines contrées qui n'avaient cédé qu'à la violence ou à la surprise. La France commençait les trente années de luttes intestines par lesquelles elle devait affirmer son existence comme nation catholique. L'erreur n'avait pas pénétré en Savoie, si l'on en excepte la frontière septentrionale, confinant avec Genève, et en butte aux attaques de la Suisse protestante. Allié politiquement avec l'Italie et l'Espagne, ce pays était imprégné d'une vigoureuse sève catholique, que le voisinage de l'hérésie, loin d'affaiblir, tendait plutôt à fortifier ; et, d'autre part, le triste tableau des malheurs de la France, à laquelle l'unissent la situation, le langage, la littérature et cent autres affinités, rendait plus sensibles à tous les cœurs les bienfaits de l'unité religieuse dans la foi orthodoxe.

La Savoie avait acheté par bien des luttes cette paix et cette prospérité que devait lui assurer, quelque temps encore, la paternelle administration d'Emmanuel-Philibert. M. de Boisy, père de notre Saint, avait suivi son Prince à la guerre et à la victoire, et revenait avec lui à son pays natal. Résidant désormais au château de Thorens, situé dans la solitaire vallée de ce nom, il remplissait noblement, mais sans ostentation, les devoirs d'un seigneur chrétien, consacrant les fruits de son expérience au bien de sa famille et de tous ceux qui dépendaient de lui. Madame de Boisy rivalisait avec son époux dans la pratique de toutes les vertus, et surtout dans la piété envers Dieu et la charité envers les pauvres ; mariée fort jeune et privée pendant sept ans des joies de la maternité, elle accueillit François, son premier-né, comme un dépôt sacré que lui confiait le Seigneur.

L'enfant reçut, avec les bénédictions prévenantes de la grâce, les plus riches dons de la nature : une âme impressionnable comme un luth à toutes les influences religieuses, ouverte aux grandes pensées et à tous les sentiments purs et élevés, une intelligence vive et pénétrante, une imagination de poète, un cœur tendre et sympathique. Non moins admirable que ces qualités elles-mêmes était la proportion, l'harmonie qui existaient entre elles : la résistance des puissances modératrices équilibrait l'activité des forces créatrices ; une douceur et une docilité parfaites tempéraient l'ardeur martiale qu'il tenait de son illustre race ; la fertilité de l'imagination ne nuisait aucunement en lui à l'exactitude d'appréciation d'un esprit observateur; son exquise sensibilité s'alliait à cette sobriété, cette solidité de jugement, apanage particulier du caractère savoyard. Les charmes extérieurs de sa personne rayonnaient la lumière intérieure de la grâce qui illuminait son âme.

En suivant le développement des dons intellectuels du jeune François de Sales, il faut tenir compte de la secrète, mais puissante influence que devait exercer sur lui le spectacle de l'admirable nature au milieu de laquelle s'écoula la plus grande partie de son existence. L'aspect grandiose des montagnes neigeuses s'étageant en amphithéâtre, la douce vie rurale s'abritant dans leurs plis ; les flots argentés des cascades se détachant sur les sombres couleurs des gorges boisées ; plus bas, les fertiles vallées ou les lacs d'azur dormant entre leurs rives verdoyantes ; de semblables tableaux se rencontrent à chaque pas dans la pittoresque Savoie, et, tour à tour, Thorens, La Roche, Annecy, Ballaison, les Allinges, Chamonix offrent ces ravissants points de vue qui élevaient, nourrissaient, stimulaient l'âme et l'imagination de notre Saint ; lui-même parle des beautés de son pays comme de l'une des sources principales de son inspiration. [3]

Ce fut à la piété et à la sollicitude de sa mère que le futur Docteur dut son initiation à la science et à la sainteté ; aussi, dans son analyse de droit civil à Padoue, se plaît-il à la nommer, par un élan de filiale tendresse : Optima et carissima et prudentissima mater. De concert avec M. Déage, digne ecclésiastique des environs, elle l'instruisit d'une manière complète et méthodique des sublimes mystères de notre foi et des faits importants de l'Histoire Sainte, base de toute sagesse ; et à peine François avait-il appris la leçon de chaque jour, qu'assemblant les enfants du village il se hâtait de leur communiquer les vérités saisies par sa jeune intelligence. Aux premières études, la science du maître est moins nécessaire que l'application de l'élève ; toutefois, M. de Boisy ne négligea rien pour cultiver les dispositions de son fils et lui procurer les meilleurs moyens d'éducation qu'offrait son pays natal. Après deux ans passés au collège de La Roche, où l'avaient précédé le bienheureux Pierre Le Fèvre et le P. Claude Le Jay, François dut, sous la tutelle de M. Déage, suivre les classes du collège nouvellement établi à Annecy ; il y passa environ quatre ou cinq années, jetant les fondements de sa profonde connaissance de la langue latine et de son idiome maternel. Son éloquence naturelle s'exerçait par de fréquentes déclamations ; et, dès lors, pendant les longues soirées d'été, tandis que ses condisciples se livraient aux bruyants divertissements de leur âge, notre jeune écolier se familiarisait avec la vie des Saints ; déjà, il confiait à de « petits livrets manuels[4]» le fruit de ses lectures et les réflexions qu'elles lui inspiraient.

Les espérances que donnait François déterminèrent M. de Boisy à l'envoyer continuer ses cours supérieurs à Paris, l'un des grands centres d'études de l'époque : il y résida de 1581 à 1588[5]. Il ne sera pas inutile de jeter ici un regard rapide sur l'état intellectuel et religieux du milieu où s'écoulèrent les années les plus importantes de son éducation.

Les crimes commis alors par les personnages les plus en vue de la capitale font trop oublier la richesse de sa vie chrétienne. Dans une aussi nombreuse réunion d'hommes de toute sorte, il y avait sans doute beaucoup de mal, amené à la surface par l'exemple et la sanction d'une cour corrompue ; mais le bien, quoique moins apparent, était réel et fécond. Montaigne rappelle dans son Journal de cette même année 1581, que l'Espagnol Maldonat avait coutume de dire à ses élèves du Collège Romain qu'il y avait « plus d'hommes vraiment religieux en la seule ville de Paris qu'en toute l'Espagne ensemble. » L'hérésie et la fausse morale avaient été bannies de l'enseignement des chaires publiques, et des professeurs dont la piété égalait la science en occupaient plusieurs ; d'excellents pasteurs se dévouaient avec succès à la garde des brebis fidèles et à la recherche des égarées ; la discipline florissait en plusieurs monastères ; la cour même renfermait des âmes d'élite, et donnait de loin en loin d'éclatants exemples de pénitence et d'expiation.

Au milieu de cette société, notre jeune gentilhomme, sous le contrôle de son gouverneur, jouissait d'une certaine liberté et formait d'importantes relations[6].Tout en ayant pris la détermination d'embrasser l'état ecclésiastique, et de n'envisager les choses transitoires qu'à la lueur de l'immuable éternité, il ne menait pas une vie retirée ; l'expresse volonté de M. de Boisy était que son fils aîné fréquentât la bonne société et se perfectionnât dans toutes les connaissances convenables au rang que lui assignait sa naissance. Ce n'est donc pas entre les murs du Collège de Clermont qu'il faut le considérer à cette époque de sa jeunesse : le saint jeune homme en suivait les cours, et sa vie spirituelle et intellectuelle s'y rattache essentiellement, mais il n'y résidait pas comme interne. Il poursuivait dans le monde l'accomplissement des desseins de Dieu sur son âme, en acquérant une science bien autrement utile que la rhétorique ou la philosophie ; c'était l'humanité qu'il apprenait à connaître avec ses coupables faiblesses, ses profondes misères et ses immenses besoins ; déjà son grand et noble cœur répondait à la compassion divine, source toujours jaillissante des œuvres que le zèle lui inspirera. Ces paroles ne doivent pas sembler excessives eu égard à la jeunesse de notre Saint ; les hommes d'alors arrivaient à la maturité plus rapidement que de nos jours. La docilité presque enfantine de François envers ses supérieurs provenait de la virilité de sa vertu plutôt que de la conscience de sa faiblesse. Celui que nous considérons à vingt ans, sera, Prévôt du Chapitre de Genève à vingt-cinq, et aura imprimé un nouvel élan à la foi catholique de son pays ; il n'aura pas trente ans que déjà l'Eglise lui devra les Controverses et la conversion du Chablais. Ajoutons enfin que la grâce devançait l'œuvre de la nature, car ce jeune homme était un Saint. Il est d'autant plus important d'insister sur cette considération, que la sainteté avait non seulement donné une impulsion, mais un but spécial aux études de François de Sales, tandis que ses dispositions intérieures lui méritaient les grâces célestes et la tendre protection de Celle que l'on se plaît à nommer « le Trône de la divine Sagesse ». Et, même à un point de vue tout humain, rien ne pouvait être plus favorable à la culture de l'esprit du jeune étudiant que sa conduite austère, recueillie, la retenue, la modération qu'il s'imposait sans cesse.

La vie intellectuelle de la capitale était arrivée au plus grand épanouissement qu'elle dut atteindre au XVIe siècle : l'établissement du Collège Royal en 1535 et du Collège de Clermont en 1550 avait rendu à la vieille Université la vigueur et l'animation. Perionius, en ramenant la vraie philosophie, releva la langue latine ; Pierre Danès et Jacques Billy en firent autant pour le grec ; Vatable, suivi et même surpassé par Génébrard, y introduisit l'enseignement de l'hébreu, avec l'étude critique des Saintes Ecritures; Maldonat rendit la chaire de théologie du Collège de Clermont l'une des plus illustres de la Chrétienté. Les défauts de Ronsard et de son école, les erreurs de Ramus, n'avaient pas empêché l'essor, qu'avec d'autres, ces auteurs donnèrent à l'étude de l'éloquence et de la littérature française : les Vies d'Amyot parurent en 1559 et les Essais de Montaigne en 1580. Une fièvre d'étude et de publication s'était emparée des écoles parisiennes : « Ses toits mêmes et ses murailles semblent vouloir philosopher, » disait le Saint[7]. Génébrard, parlant de l'achèvement du Collège des Grassins en 1577, écrivait [8]: « Et ainsi il se trouve à Paris cinquante-quatre collèges ; l'histoire ne parle peut-être d'aucune autre académie qui en ait eu autant, et de si insignes. »

Parmi ces collèges, celui de Clermont fut le plus illustre : on y rencontrait, mieux que partout ailleurs, l'enseignement religieux et scientifique le plus éclairé, sans qu'on eût à y redouter, pour la foi et les mœurs, les dangers dont certains autres établissements n'étaient pas exempts. Dans ce Paris, et surtout dans le Paris des jésuites, l'esprit de François reçut une empreinte ineffaçable. Ce ne fut pas sans un dessein spécial de la divine Providence que, pendant les années les plus dangereuses de sa vie, à Paris comme à Padoue, le jeune étudiant dut suivre la direction de ces hommes aussi pieux que savants. Sans doute, il y avait en lui cette force qui eût triomphé des circonstances les plus défavorables, on ne peut oublier non plus ce qu'il dut à Pancirole, Gènébrard et à d'autres professeurs ; mais aux Jésuites appartient l'honneur principal de sa formation. Ils étaient alors dans l'élan glorieux de leurs premiers jours, également recommandables par l'admiration des bons et la haine des mauvais ; Montaigne dit en parlant du Collège Romain en 1581[9] : « Ils possèdent bientôt toute la Chrétienté, c'est une pépinière de grands hommes en toute sorte de grandeurs. »

François cultiva l'éloquence et perfectionna ses études littéraires sous les PP. Castori et Sirmond, et devint un latiniste consommé ; mais il semblerait ne s'être pas familiarisé avec le grec au delà de ce qui lui était utile pour la parfaite intelligence du Nouveau Testament. Il étudia la philosophie pendant quatre ou cinq ans sous les PP. Jean-François Suarez et Jérôme Dandini, le grand commentateur d'Aristote. C'était pour de semblables études et pour acquérir tout ce qui pouvait lui assurer de brillants succès dans le monde que M. de Boisy l'avait envoyé à Paris; mais le saint jeune homme ne trouvait pas dans la philosophie un aliment capable de satisfaire pleinement son esprit et son cœur. Il avait soif de connaître Dieu d'une manière plus excellente ; et, aussitôt qu'il put en obtenir la permission de son gouverneur, il se jeta, avec toute l'ardeur de son âme dans l'étude de la théologie, des Saintes Ecritures et des Pères. A Paris, disait-il, j'ai appris plusieurs choses « pour plaire à mon père, et la théologie pour me plaire à moi-même. » Son professeur dans les lettres sacrées fut Génébrard, au Collège Royal[10] ; il lui enseigna également les éléments de la langue hébraïque, et gagna, par son cœur chaleureux et sa science profonde, l'amour et l'admiration de son jeune élève. L'histoire n'a pas gardé le souvenir du nom de ses professeurs de théologie morale et de théologie positive ; les PP. Gordon-Huntley, Tyrius et Saphore enseignaient le dogme et la morale au Collège de Clermont. Ces maîtres, et d'autres encore, mettaient sans doute leur érudition à son service; M. Déage lui communiqua ses notes, et le fit assister aux disputes théologiques de la Sorbonne. Toutefois, il s'était surtout instruit lui-même et avait puisé la science sacrée à ses propres sources : les Saintes Ecritures, les Oeuvres des Pères et des grands Scolastiques. La terrible tentation de désespoir, qui devait faire époque dans sa vie, donna une direction particulière aux recherches de son esprit et, pendant plusieurs années, ce fut avec une sorte de passion qu'il étudia les profonds mystères de la grâce.

Les Œuvres de cette période de sa jeunesse consistent principalement en certaines études philosophiques latines que l'on pourrait appeler Essais sur l’Ethique chrétienne, et quelques Observationes Theologicae, selon la dénomination du Procès De non-cultu de 1648[11].On reviendra plus tard sur ce dernier travail qui fut continué à Padoue ; quant aux Essais sur l'Ethique, on en connaît deux volumes manuscrits, qui portent les dates de 1585 et 1586. Outre leur importance intrinsèque, ils ont le spécial intérêt de montrer la manière de travailler et la maturité précoce de l'intelligence du futur Docteur : celui-ci expose les principes d'Aristote et des autres philosophes païens sur des sujets tels que la béatitude, le devoir, la fin de l'homme ; puis il éclaire, corrige, supplée par des enseignements tirés de la Sainte Ecriture et des moralistes chrétiens.

Rien ne semblait manquer à l'éducation du jeune gentilhomme, mais M. de Boisy voulait que son fils pût légitimement aspirer aux plus hautes fonctions de la magistrature ; aussi se détermina-t-il à lui faire prendre le grade de docteur en droit à l'Université de Padoue. Cette université, pour l'enseignement de la jurisprudence et de la médecine, jouissait d'une réputation européenne. C'était l'Athènes de la grande République vénitienne, qui n'épargnait aucun frais pour donner de l'éclat au siège principal de sa vie intellectuelle ; des émoluments considérables et des distinctions éclatantes y attiraient les maîtres les plus célèbres. L'usage d'assigner pour chaque science deux professeurs, l'un indigène, l'autre étranger, et la présence de plusieurs corps enseignants excitaient une émulation extraordinaire ; la réunion d'environ vingt mille étudiants au milieu d'une population de soixante mille âmes donnait à la ville de Padoue un aspect studieux qui devait nécessairement stimuler au plus haut point l'activité de l'esprit. Quarante monastères, parmi lesquels on distinguait la Maison Mère des Bénédictins réformés d'Italie, le grand Couvent franciscain attaché à l'église de Saint Antoine de Padoue (il Santo), et le Collège des Jésuites, provoquaient un courant vigoureux de vie spirituelle, et facilitaient aux étudiants vertueux la résistance contre l'entraînement des plaisirs et la dissolution des mœurs.

Plus que jamais, le Saint se livra au travail : arrivé à Padoue dans l'automne de 1588, ou peut-être au printemps de 1589, il prit ses grades en droit canon et en droit civil le 5 septembre 1591, avec le plus brillant succès, bien qu'il poursuivît ses études jusqu'en janvier 1592[12]. Ses maîtres en jurisprudence furent principalement Pancirole, Mattheaci et Jacques Menochius l'ancien ; secondairement, Castellanus, Trevisanus, Otellius et Saxonia. On ne trouve pas de traces de la continuation de ses études en littérature ancienne ; mais au pays classique des Muses et au foyer de la Renaissance, son style et son goût durent nécessairement acquérir de l'élévation et de la pureté. La langue italienne lui devint familière, et plusieurs fragments intéressants de littérature espagnole, avec quelques mots explicatifs italiens intercalés entre les lignes du texte, montrent qu'il ne négligea pas l'idiome de cette grande nation avec laquelle son propre pays entretenait alors des rapports si intimes. Ses connaissances en histoire naturelle et en médecine datent probablement, en grande partie, de son séjour à l'Université de Mattioli.

Mais, à Padoue comme à Paris, l'application que François apportait aux études profanes, de l'ordre même le plus élevé, était bien inférieure à celle qu'il donnait aux sciences sacrées ; c'est à l'acquisition de ces dernières qu'il tendit de toutes ses forces, et consacra la plus grande partie de son temps. L'opuscule connu sous le nom de Combat spirituel doit être rappelé ici comme l'une des bases fondamentales des principes ascétiques de notre Saint. « Il porta ce petit volume dans sa pochette l'espace de seize à dix sept ans [13]», c'est-à-dire jusqu'à la publication de l'Introduction à la Vie dévote, et, pendant tout ce laps de temps, il s'en était prescrit chaque mois la lecture intégrale. [14]

Il faut encore signaler une influence qui devait exercer un remarquable empire sur le cœur et l'esprit du jeune étudiant. L'illustre Possevin fixa sa résidence à Padoue pendant une notable partie du séjour qu'y fit notre Saint, et, admirant en lui les dons merveilleux de la nature et de la grâce, il comprit de suite quels services immenses l'Eglise pouvait en attendre ; non seulement le célèbre jésuite accepta volontiers la direction spirituelle de François de Sales, mais il lui communiqua, autant qu'il lui fut possible, tout ce qu'il avait acquis de science et d'expérience des hommes. Déjà notre Saint possédait une connaissance profonde des Saintes Ecritures et des Pères de l'Eglise ; pour la théologie il suffisait de lui en indiquer les sources, et depuis longtemps Saint Thomas, Scot et Saint Bonaventure lui étaient familiers. Mais l'auteur de l'Apparatus Sacer et de la Bibliotheca selecta pouvait lui apprendre beaucoup sur la valeur des livres et de leurs auteurs, et bien plus encore, sur les moyens à employer pour

sauvegarder les intérêts du service de Dieu et de la religion au milieu du tourbillon des affaires politiques et mondaines. On ne saurait assez apprécier l'avantage que le saint jeune homme dut nécessairement retirer de ses relations familières avec le conseiller et l'ambassadeur des Papes et des Rois, le défenseur prudent et intrépide des intérêts spirituels et temporels de la France, l'homme dont la sagesse consommée avait effectué, dans les vallées du Piémont, des merveilles de conversion dignes d'être comparées à celles que la divine Providence préparait au futur Apôtre du Chablais.

Il existe trois monuments des progrès que notre Saint fît dans les sciences et la sainteté sous une telle direction. C'est en premier lieu l'admirable Règle de conduite qui sortit seulement alors de sa plume, mais qui était sans doute depuis longtemps la base de ses actions. Parmi ses écrits ascétiques il en est peu d'aussi remarquables : ce règlement condense en quelques pages les premiers principes et les pratiques fondamentales de son système de spiritualité, formant une ébauche de la Vie dévote et du Directoire spirituel, exhalant d'avance les suaves parfums du Traité de l'Amour de Dieu.

On ne retrouve pas de traces directes des études de François de Sales en droit canon, bien que leur influence se fasse sentir presque à chaque page de ses écrits. Pour en comprendre pleinement la nature et la solidité, quelques notions de cette branche importante de la science ecclésiastique seraient nécessaires. Quant au droit civil, il existe de lui, en latin, une analyse des Pandectes, commencée vers la fin de 1590 et terminée le 10 juillet 1591, suivie d'une analyse de sept livres du Code : c'est le second des ouvrages mentionnés plus haut. Les notes sont brèves, mais elles montrent une minutieuse considération du texte et de la glose ; il ajoute les remarques des anciens commentateurs, celles de ses professeurs actuels et quelques rapprochements entre le droit Canon et « les Controverses du grand Bellarmin ». Souvent on y rencontre un mot de fine critique, et plus souvent encore, une remarque qui, au milieu de ces froides annotations, est toute une révélation intime de l'âme du Saint. Ainsi, de loin en loin, une exclamation lui échappe : c'est une louange à Dieu, « la Règle infaillible, rectissime, première et éternelle de tout bien et de tout droit ». A chaque division principale du sujet, il invoque la Très Sainte Vierge, son bon Ange et ses saints Patrons ; il transcrit tout au long les preuves de l'autorité du Pape, des honneurs dus à la Croix, de la détestation de l'hérésie; et à la fin de tels passages, il s'exclame « Regardez, hérétiques ! » ou, « Voilà, Iconoclastes ! » Ses sympathies instinctives pour les intérêts matériels de l'humanité et les grandes questions de moralité publique s'expriment avec non moins de vivacité : après avoir noté les pénalités sévères réservées aux oppresseurs, exploiteurs, corrupteurs de la jeunesse, il ajoute : « Titre d'or ! » ou encore, « Titre à écrire en majuscules ! » Souvent il rappelle avec une profonde pitié les dissensions religieuses de la pauvre France, déchirée par les luttes de la succession au trône.

Le troisième ouvrage de cette période des études de François de Sales est celui dont il a déjà été question, les Observationes Theologicae commencées à Paris. Au moment du Procès De non-cultu de 1648, six cahiers de ces notes, « écrites en caractères extrêmement fins », et tirées des Archives du 1er Monastère de la Visitation d'Annecy, furent présentés à l'examen ; on se contenta d'en prendre quelques extraits, le notaire remarquant « qu'il faudrait six mois pour tout copier ». On ne retrouve aujourd'hui que ces extraits et quelques fragments de l'autographe : il y est traité exclusivement des questions de la grâce et de la prédestination, et ils sont du plus haut intérêt. Quelques-unes de ces observations sont inspirées au pieux étudiant par les leçons de ses maîtres et directeurs ; la plupart sont le fruit de ses réflexions.[15] Il dit lui-même en un de ces cahiers :

« Ce qui est placé entre ces signes « » je le tiens du Père Gesualdo ; le reste je l'ai moi-même médité devant le Seigneur. » Plus loin se trouve cette remarque frappante : « Tout ceci je l'ai écrit pour l'honneur de Dieu et la consolation des âmes.» Ailleurs se rencontre le passage souvent cité : « Toutes ces « choses soient dites avec doute (Haec omnia forsan), « prosterné aux pieds des Bienheureux Augustin et « Thomas, » etc. Les lignes suivantes, tirées d'un autre cahier, terminent dignement ce court aperçu de l'éducation de notre Saint ; elles montrent combien la foi et l'humilité avaient jeté de profondes racines dans son âme, et quel esprit éminemment sérieux présidait à toutes ses études : « Ces choses je les ai écrites avec crainte et tremblement, en l'année 1590, le 15 décembre, étant prêt à abandonner non seulement les conclusions, que j'ai prises ou prendrai, mais la tête même qui les a conçues, pour embrasser l'opinion qui est, ou qui sera à l'avenir, adoptée par l'Eglise Catholique, Apostolique et Romaine, ma Mère et la colonne de vérité, et jamais je ne dirai aucune chose, tant que Dieu me donnera l'intelligence, que ce qui sera le plus conforme à la foi Catholique. Car j'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé, et non, j'ai parlé parce que j'ai cru ; ce qui vient à dire : la foi doit être la règle de la croyance ; mais que l'humilité soit la conclusion de tout, et je suis grandement humilié. Amen, Amen. Le premier mois du Pontificat de notre très Saint Seigneur, Grégoire XIV. »[16]

François de Sales revint à son pays natal pendant l'été de 1592, après avoir visité Rome et les principales villes d'Italie. Ses talents naturels avaient atteint leur complet développement, grâce à un travail soutenu, aux ressources exceptionnelles dont il avait été favorisé, grâce surtout aux illuminations surnaturelles de sa précoce sainteté. Son cœur pur et affectueux comme à l'âge où, tout petit enfant, il recevait les baisers et les leçons de sa mère, était maintenant embrasé de la plus généreuse et ardente charité. La sévère abnégation de lui-même avait réduit en telle sorte sa fougue naturelle qu'elle s'était transformée en une forte et persévérante douceur, accompagnée d'un zèle de feu pour la destruction du vice et l'avancement du règne de Dieu. Son ardeur intellectuelle ne devait pas se borner aux brillantes études universitaires : Deshayes témoigne[17] lui avoir entendu dire qu'après avoir reçu les saints Ordres « il allait continuellement prêcher par les villages pour instruire le pauvre peuple et se perfectionner dans la prédication » ; même étant Evêque de Genève, malgré les travaux accablants de la charge pastorale, il consacrait chaque jour deux heures à l'étude de la théologie. Chacun de ses actes renforçait la faculté productrice, et les grandes leçons de l'expérience lui étaient familières ; il le dit lui-même dans la préface de cet incomparable Traité de l'Amour de Dieu, résumé et couronnement des travaux spirituels et intellectuels de toute sa vie : « J'ai touché quantité de points de théologie, mais sans esprit de contention, proposant simplement, non tant ce que j'ai jadis appris des disputes, comme ce que l'attention au service des âmes et l'emploie de 24 années en la sainte prédication m'ont fait penser être plus convenable à la gloire de l'Evangile et de l'Eglise. »

Il resterait à étudier les résultats d'une préparation aussi complète, mais ce serait dépasser le but de cette Introduction. La publication des ouvrages du grand Docteur donnera souvent l'occasion de revenir sur sa personnalité si attachante ; car le rayonnement de cet idéal de perfection s'étend sur le moindre comme sur le plus important de ses écrits. Il suffira, pour le moment, d'esquisser à grands traits les lignes principales de la vie de Saint François de Sales, au point de vue de l'influence que les événements qui les produisent et les tracent ont exercée sur les travaux de sa plume apostolique.

A son retour d'Italie, le saint jeune homme, reçu avec grande joie au foyer paternel, l'édifia un an à peine par ses fortes et aimables vertus. Réalisant bientôt le choix que son cœur avait fait depuis longtemps, il dit adieu à toutes les espérances d'un brillant avenir, afin de posséder exclusivement le Seigneur comme la Part de son héritage. N'étant encore que sous-diacre, il dresse les remarquables Statuts de la Confrérie de la Sainte Croix, et, dès cette époque, on peut signaler comme prémices de son zèle plusieurs Lettres et Sermons.

Deux sphères d'action bien distinctes se partagent désormais l'existence de notre Saint, et leurs diverses influences s'étendent sur les productions de son génie et de sa piété : comme Apôtre du Chablais il est envoyé aux brebis égarées, avec mission de les ramener au bercail ; comme Evêque de Genève ses soins doivent surtout être consacrés aux brebis fidèles, bien que, durant toute sa vie, il acquière des droits sans cesse renaissants aux titres de défenseur de la foi et de vainqueur de l'hérésie. De là, deux grandes divisions dans les écrits du saint Docteur : ses Oeuvres polémiques, qui appartiennent plus particulièrement au début de sa vie sacerdotale, et ses Oeuvres ascétiques, fruits de l'expérience et des belles et pleines années de son âge mûr. Cette dernière dénomination comprend tout ce qu'il écrivit pour le bien des âmes comme Evêque, prédicateur, directeur spirituel et maître de la vie intérieure.

A la période de la mission du Chablais (1594-1598) se rattache la composition de deux ouvrages de grande importance. Les Controverses, écrites sur des placards ou feuilles volantes destinées à être communiquées de main en main parmi le peuple, datent des premiers temps du laborieux apostolat de François de Sales. La Défense de l'Etendart de la Sainte Croix fut composée dès l'année 1598, bien qu'elle n'ait été publiée qu'en 1600. Le Saint écrivit encore à la même époque un Traité sur la Démonomanie, des Dissertations sur la Sainte Eucharistie et sur la Virginité de la Sainte Vierge, et plusieurs Sermons, Lettres et Mémoires. Le Premier titre du Code Fabrien, commencé à cette époque, ne fut terminé qu'en 1605.[18]

Avec le séjour de Saint François de Sales à Paris en 1602, s'ouvre la série des nobles travaux que lui fit entreprendre son zèle infatigable envers les fidèles enfants de la sainte Eglise. Cette ville, qui avait eu l'honneur de jeter dans l'âme du futur Docteur les premières semences de la science sacrée, avait le droit d'être la première à moissonner les gerbes de ses enseignements ascétiques. Le Roi et ses courtisans, aussi bien que le peuple, furent subjugués par la merveilleuse éloquence du Coadjuteur de Genève et, dès lors, les personnes les plus adonnées à la vie intérieure se rangèrent sous sa direction.[19] Sans doute; ses instructions étaient surtout orales, et, comme documents de cette importante période, on ne retrouve guère aujourd'hui que l'Oraison funèbre du duc de Mercœur et le Sermon du jour de l'Assomption; mais la correspondance de notre Saint, aussitôt après son retour à Annecy, et en particulier sa Lettre aux Filles-Dieu, indique assez clairement quel avait été le caractère de ses enseignements. La fin de cette mémorable année devait être signalée par un des événements les plus marquants de la vie de saint François de Sales : sa consécration épiscopale, le 8 décembre 1602. Pendant la retraite préparatoire à son sacre, il rédigea le Règlement de vie qu'il s'imposa dès lors comme Evêque de Genève : ce document renferme en peu de pages une profonde substance.

A partir de cette époque les écrits de notre Saint se subdivisent encore en deux courants distincts : la correspondance et les enseignements publics ou officiels ; les lettres intimes et les instructions privées. Le premier comprend : l'Avertissement aux Confesseurs, publié à la suite du synode tenu en octobre 1603; plusieurs décrets synodaux, des lettres et d'autres documents concernant l'administration du diocèse ; le Rituale Sacramentorum, publié en 1612, dans lequel se trouvent comme enchâssés le Formulaire du Prône et quelques autres pièces de peu d'étendue.

Son action comme maître de la vie intérieure et directeur des âmes est surtout saillante dans sa correspondance privée, qui prit des proportions de plus en plus considérables à mesure que le cercle d'influence du saint Evêque s'élargissait davantage ; elle en vint à remplir une notable partie de son temps. De cette multitude de lettres on n'a encore retrouvé que seize cents environ, dont la plupart traitent de sujets de spiritualité ; c'est aussi la matière d'un bon nombre de « petits avis » et autres « écrits dressés pour la conduite des âmes[20]». Ces avis et lettres spirituelles s'adressent à deux classes de personnes : celles que l'habile Directeur conduit par les voies ordinaires, et celles qu'il s'efforce de nourrir « des sentiments plus délicats de « la dévotion ».[21]Les deux admirables traités, qui demeureront à jamais les chefs-d’œuvre de la science et du génie du saint Auteur, présentent la même démarcation sous la forme la plus gracieuse et la plus élevée : l'Introduction à la Vie dévote est l'essence de ses enseignements aux âmes qui tendent à la vraie et solide piété, le Traité de l'Amour de Dieu, « l'échelle de ceux qui aspirent à la perfection. »[22]

Ces conseils de perfection furent surtout adressés par le saint Prélat à ses Filles de la Visitation, et ce fut encore pour elles qu'il écrivit la Déclaration mystique du Cantique des Cantiques [23]. De très particulières affinités de sentiments et de tendances attiraient notre grand Docteur vers les âmes consacrées à Dieu : il leur dédia une grande partie de ses travaux apostoliques et intellectuels, et laissa de nombreux monuments de son zèle dans ces hautes régions de la vie spirituelle. Parmi les écrits les plus remarquables de cette catégorie, se placent au premier rang les Constitutions pour les Sœurs Religieuses de la Visitation, que le saint Evêque élabora pendant des années entières. Outre cet admirable code de législation monastique, on peut encore citer les Statuts qu'il dressa pour les prêtres de la Sainte-Maison de Thonon, pour les Chanoines réguliers de Sixt, pour les Ermites du Voiron et pour les Bénédictines du Puy-d’Orbe ; règlements qui, à eux seuls, suffiraient pour placer saint François de Sales au nombre des fondateurs et réformateurs d'Ordres religieux.

Ces âmes, vouées à la vie parfaite, étaient aussi les plus fréquemment gratifiées des instructions orales de notre Saint : les religieuses de la Visitation en furent favorisées entre toutes, et recueillirent de mémoire bon nombre de ses Sermons ; tout spécialement, et avec une rare fidélité, ses Entretiens, inimitable chef-d’œuvre en son genre. Mais la charité du saint Prélat ne savait se refuser à personne, donnant avec largesse la Parole de Dieu à tous ceux qui la lui demandaient; constamment engagé dans la prédication, il avait l'usage d'écrire des notes préparatoires à ses discours. L'un des témoins du Procès de Béatification[24] dépose avoir vu sur la table du saint Evêque deux volumes de sermons écrits de sa main, « aussi gros que deux missels ». Une partie considérable de ces autographes a été récemment retrouvée : par le charme des pensées et la profondeur de doctrine qu'elles renferment, ces pages laissent deviner ce que devait être l'onction pénétrante des discours de saint François de Sales. Elles rendent, en effet, tout ce que la plume peut exprimer ; toutefois, on ne saurait oublier que « le coup est bien plus justement porté dans le cœur par la vive parole que par l'écrit[25]. » Cette vérité s'applique d'une manière spéciale à notre bienheureux Prélat et son propre témoignage, rapporté par saint Vincent de Paul[26] en est la meilleure preuve : « Quand je prêche, » lui dit un jour le saint Evêque, « je sens que quelque chose sort de moi que je ne comprends pas, et non par mon propre mouvement, mais par une impulsion de Dieu. »

Avant de terminer cette rapide nomenclature des ouvrages sortis de la plume de notre grand Docteur, il ne sera pas sans intérêt d'entendre la déposition de son chapelain, le respectable M. Michel Favre. Interrogé sur les oeuvres inédites du saint Prélat, il répond ainsi[27] : « Il a encore fait plusieurs petits traités de dévotion qui ne sont pas imprimés, de confession et communion et autres ; et avait désigné d'en faire encore plusieurs, comme celui de l'Origine des curés, duquel j'ai vu le projet et le commencement, celui de l'Amour du prochain, l'Histoire théandrique en laquelle il voulait décrire la vie de Notre-Seigneur humanisé et proposer les moyens de facilement pratiquer les maximes évangéliques ».

Telles sont les principales productions du zèle ardent et consumant de ce grand Serviteur de Dieu, saintement passionné pour la gloire de son Maître et pour le salut des âmes de ses frères. Il importe maintenant d’ examiner, aussi succinctement que peut le comporter un tel sujet, les excellences de ce grand corps d’enseignement.


[1] Bref du Doctorat, par le Pape Pie IX le 16 novembre 1877

[2] La date de 1566 a été récemment proposée, avec beaucoup de vraisemblance. Cette question sera discutée dans l’Histoire du Saint.

[3] Se trouvant un jour sur le petit plateau de Saint-Germain, le saint Evêque contemplait toutes ces beautés de la nature, réunies en un seul point de vue ; ravi d'admiration il s'écria : « O Dieu ! Que ne sommes-nous pour ne plus partir de ce lieu ! Voici une retraite toute propre à bien servir Dieu et son Eglise avec notre plume ; » et, s'adressant au Prieur de l'Abbaye de Talloires qui l'accompagnait - « Savez-vous, notre Père Prieur, les conceptions descendraient et pleuvraient dru et menu ainsi que les neiges y tombent en hiver. » (Le P. de la Rivière Vie de l’Illustrissime et Révérendissime François de Sales, liv. 3, chap. 18)

[4] Charles-Auguste de Sales, Histoire du B. François de Sales (Lyon, La Bottiere et Juillard, MDCXXXIV), liv. 1.

[5] Il est difficile d'indiquer exactement la date de l'arrivée de saint François de Sales à Paris; on ne pourrait, toutefois, la reculer au delà de 1581. Ce qui peut être affirmé avec certitude, c'est que le saint jeune homme y demeura jusqu'à l'été de 1588 : Jean Pasquellet, de Moyrans, et Antoine Bouvard, d'Annecy, secrétaire du duc de Nemours, déposent dans le premier Procès de Béatification et Canonisation, ad art. 4, qu'ils ont visité le Saint à Paris en 1588 ; le second précise même le jour de cette entrevue aux « grands Barricades » (mai 12-16, 1588), date mémorable. Cf. Mugnier, Les Evêques de Genève-Annecy depuis la Réforme (Pièces justificatives, III). Peut-être M. de Boisy agréa-t-il cette prolongation de séjour, afin de permettre à M. Déage de prendre son grade de docteur de la faculté de théologie en Sorbonne, dont les cours duraient six ans.

[6] « En l'année mil six cens,» dit M. Deshayes, « ayant à passer dans la ville de Necy, quantité de personnes me donnèrent des lettres et des livres pour lui ; entre autres, un docte traité des Energumènes, composé par Monsieur de Bérulle. » (Process. remiss. Parisiensis, ad art. 1.)

[7] Dans son discours aux docteurs de Padoue. Ch.-Aug., liv. 1,

[8] Chronographia, lib. 4, ad ann. 1577

[9] Journal du Voyage, etc., année 1581.

[10] Ch. Auguste se trompe cri affirmant (liv. 1) que son saint Oncle eut Maldonat pour professeur et suivit ses cours sur le Cantique des Cantiques. Ce grand homme avait quitté Paris en 1576, et n'y revint qu'une seule fois, en qualité de visiteur, pour organiser les classes de 1579-1580 (voir le P. J.-M. Prat, Maldonat et l'Université deParis au XVIème siècle, liv. 4, chap. 2). L'exposition des Cantiques suivie par notre Saint fut celle de Génébrard (voir le Traité de l’Amour de Dieu, liv. 11, chap. 11).

[11] Il est nécessaire pour la clarté du récit de donner quelques renseignements sur les divers Procès de Canonisation de saint François de Sales, qui seront souvent cités dans le cours de cette Edition. En 1626, une commission pontificale destinée à l'enquête officielle des témoins (sur les vertus et les miracles du Serviteur de Dieu), fut instituée pour les diocèses de Genève (Processus remissorialis Gebennensis), de Paris (Process. remiss. Parisiensis) et d'Orléans (Process. remiss. Aurelianensis). Les dépositions furent portées à Rome par Dom Juste Guérin en 1633 ; mais certaines formalités, exigées depuis peu par la S. Congrégation des Rites, n'ayant pas été observées, ce vice de procédure arrêta, pour le moment, la poursuite de la cause. A la reprise du Procès en 1656, les premières dépositions furent examinées à nouveau, et il fut formellement déclaré que, pour assurer leur validité, il suffisait de rectifier et ajouter les formes nécessaires. Mais le désir de glorifier davantage le Serviteur de Dieu engagea le Saint-Siège à instituer une nouvelle commission, afin de recueillir d'autres témoignages et de former un nouveau Procès, tout en y insérant quelques parties choisies de l'ancien : cette commission fut désignée pour le diocèse de Genève seulement. Dans le premier Procès les informations furent prises sur 6 interrogatoires et 55 articles, dans le second il y a 22 interrogatoires et 85 articles. Dans le cours de la poursuite de la cause il y avait eu encore deux enquêtes distinctes, l'une en 1648, l'autre en 1653 : elles forment les Procès De non-cultu.

Tous ces Procès, originaux ou copies certifiées conformes, se conservent aux Archives du 1er, Monastère de la Visitation d'Annecy. Bien que chaque Procès rémissorial compte plusieurs volumes, il suffira, pour l'ordinaire, de citer le nom du témoin, sans préciser le tome, excepté lorsqu'il s'agira des écrits du Saint. Dans le premier Procès ces écrits ont un titre particulier : Scripturae et jura compulsata ; ils seront cités ainsi : Process. remiss. Gebenn. (I), Script. compuls. Les écrits produits dans le second Procès sont contenus dans le tome 5, sans aucun titre.

[12] Une note auto-biographique dans l'Analyse de droit civil, nous apprend que le jeune docteur quitta Padoue le 8 octobre 1591, avec son frère Gallois et M. Déage, et fit voile de Venise à Ancône afin de se rendre à Rome; mais trouvant les routes infestées par des brigands, les voyageurs revinrent à Padoue pour l'hiver, après avoir visité le sanctuaire de Lorette.

[13] De la Rivière, liv. 1, chap. 9.

[14] « Le B. H. Prélat, » dit M. André de Sauzea, Evêque de Bethléem, « portait ordinairement un petit livre appelé Le Combat spirituel, et me disait que jamais il ne le lisait qu'il n'apprit quelque chose de beau; et me fit voir comme il l'avait tourné d'italien en français, mais ayant su qu'on en avait mis une autre version sur la presse pour la faire imprimer, il retira la sienne qu'il avait envoyé à Lyon pour la faire imprimer, quoique sa version fut beaucoup meilleure que l'autre, » (Process, remiss, Parisiensis, ad art. 43.)

[15] Propositas hinc inde difficultates, suis cum argumentis, in libello describebat. Ch.-Auguste, De Vita et rebus gestis... Francisci Salesii (Lugduni, apud Bottierum et julliardum, MDCXXXIV 1634), lib. 1. Cette édition latine de l'Histoire du Saint contient plusieurs particularités qui ne se trouvent pas dans l'édition française.

[16] « Atque haec tremens timensque notabam, anno 1590, 15 Decembris, ut pro sententia quam Ecclesia Catholica, Apostolica et Romana, Mater mea et columna veritatis, amplexa est, aut deinceps amplectetur, non modo omnes, omnino omni meo renitente intellectu, quas habeo aut habiturus sum conclusiones, sed etiam caput ipsum a quo manant prorsus abjicere sum paratissimus, nec quidquam unquam dicturus sum, dum Deus dabit intellectum, nisi quod fidei Catholicae conformius videbitur. Credidi enim, propterquod loculus sum, non, locutus sum propter quod credidi ; hoc est : fides debet esse regula credendi ; sed claudat omnia humilitas, ego autem humiliatus sumnimis. Amen, amen. Mense primo Pontificatus Sanctissimi Domini Nostri Gregorii 14, »

[17] Process. remiss. Parisiensis, ad art.10.

[18] Mr de Sauzea, qui appartenait à la maison de Saint François de Sales de 1602 à 1608, dépose qu'il lui a « eu composer un très docte traité en latin, De Trinitate, qui est inséré au commencement du livre de jurisprudence de M. Favre, son frère d'alliance. » (Process. remiss. Parisiensis, ad art. 44.)

[19] « Se faisaient dans ce temps la, » dit Georges Roland, « des assemblées de personnes dévotes au logis du seigneur Acarie, où il fut appelé et prié d'être leur père spirituel. » (Process. remiss. Gebenn. (1), ad art. 21.)

[20] « J'ai vu, » dit Louis de Genève, curé de Vyuz en Faucigny, « une infinité d'écrits et traités par luy dressés pour la conduite des âmes, lesquels sont demeurés entre ses papiers sans être imprimés. » (Process. remiss. Gebenn. (1), ad art. 27.)

[21] Préface du Traité de l’Amour de Dieu.

[22] Saint Vincent de Paul. (Process. remiss. Parisiensis, ad art. 26.)

[23] Oeuvres de sainte Jeanne-Françoise de Chantal, Lettre MCDLXXVI.

[24] Amblard Comte, professeur au Collège d'Annecy. (Process. remiss. Gebenn. (I), ad art, 44.)

[25] Les Controverses, Epître à Messieurs de Thonon.

[26] Process. remiss. Parisiensis, ad art. 24.

[27] Process, remiss. Gebenn. (I), ad art- 44. Voir la Lettre de saint François de Sales à l'Archevêque de Vienne, [1609]. Cf. Ch.-Aug. liv. X et Table des preuves, 64-66