Sermon de S. E. R. le Cardinal Burke pour la fête du Jeudi-Saint

Formation

06/04/2023

par S. E. R Raymond Leo Cardinal Burke

Nous avons commencé cette très sainte journée par la prière des Ténèbres, les yeux fixés sur le Mystère de la Foi que nous célébrons très solennellement, alors que nous sommes parvenus au terme de l’observance quadragésimale et entrés dans le temps de la Passion, dans la Semaine Sainte, et enfin aujourd’hui dans le Triduum Sacré. Il s’agit du mystère de l’Incarnation Rédemptrice, réalité la plus profonde de notre vie. Cette vérité vivante et pérenne est que Dieu le Fils s’est incarné dans le sein immaculé de la Vierge Marie, pour offrir Sa vie pour notre salut éternel, pour obtenir pour nous le don immense et continuel de l’Esprit Saint, ce don de la grâce divine qui jaillit dans nos cœurs depuis Son glorieux Cœur transpercé. Contemplant le Mystère de la Foi, nous sommes confrontés à l’anéantissement apparent du Verbe Incarné, à la victoire illusoire de Ses ennemis, de Satan, « meurtrier dès le commencement », « menteur et père du mensonge1 », par Sa cruelle Passion et Son ignominieuse mort sur la Croix.

Mais la foi en la Divine Providence révèle la réalité bien plus profonde et durable de Sa victoire sur le péché et la mort, de Sa gloire à la droite du Père et de Sa présence permanente dans l’Église par Sa Résurrection, son Ascension et par la Mission du Saint-Esprit lors de la Pentecôte. En commentant le cinquième psaume des Ténèbres d’aujourd’hui, Dom Prosper Guéranger nous aide à peser plus profondément et pleinement ce que nous enseigne le Mystère de la Foi. Il écrit :

Le cinquième Psaume renferme une leçon morale destinée à réformer les idées du monde. Souvent il arrive que les hommes se scandalisent en voyant le triomphe des pécheurs et l’humiliation des justes. Ce fut en ces jours l’écueil des Apôtres, que désespérèrent de la mission de leur maître, lorsqu’ils le virent aux mains de ses ennemis. Le Psalmiste confesse que cette tentation l’a aussi ébranlé ; mais il n’a pas tardé à reconnaître que si Dieu laisse pour un temps dominer l’iniquité, il vient au jour marqué, pour punir les méchants, et venger le juste qu’ils avaient abreuvé d’amertumes

2.

Cette vérité est exprimée dans le Graduel, tiré de l’Épître de saint Paul aux Philippiens ; ces mots reviennent bien souvent dans notre prière, en ces jours les plus saints de l’Année Liturgique :

Le Christ s’est fait pour nous obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu L’a exalté, et Lui a donné un Nom qui est au-dessus de tout nom

3.

La Divine Providence nous révèle que Dieu ne veut pas, mais permet certains maux, afin de nous montrer le péché du monde ; Il est cependant toujours à l’œuvre pour accomplir Son œuvre salvatrice, pour mener à bien la mission du salut, victoire définitive sur le péché et la mort, pour laquelle Il a envoyé son Fils unique dans le monde, en notre chair humaine.

Nous célébrons ce soir l’institution de la Sainte Eucharistie et celle du Sacerdoce, dont elle est la raison d’être. Notre méditation sur la volonté permissive de Dieu nous aide à mieux connaître et à davantage aimer l’action du Christ sur nous dans ces sacrements de la Sainte Eucharistie et du Sacerdoce. Leur institution nous fait comprendre que Dieu a permis le Sacrifice sanglant du Calvaire pour pouvoir nous en communiquer sans cesse le fruit – le salut éternel – par le Sacrifice non sanglant de la Messe, et par son fruit – la Sainte Communion aux Corps, Sang, Âme et Divinité de Jésus-Christ. Par notre assistance à la Sainte Messe, par l’union de nos cœurs au Cœur Eucharistique de Jésus, nous accomplissons de la manière la plus parfaite notre prière de l’Introït, tirée de l’Épître de saint Paul aux Galates : « Il faut que nous nous glorifions dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; en qui est notre salut, notre vie et notre résurrection, et par qui nous avons été sauvés et délivrés4. » Rappelons les paroles de la consécration du Précieux Sang : « Car ceci est le calice de mon sang, le sang de la nouvelle et éternelle Alliance – mystère de la foi – qui sera versé pour vous et pour beaucoup, en rémission des péchés 5 ».

Combien sommes-nous souvent déconcertés par les maux qui nous éprouvent personnellement, ou qui assaillent le monde et le Corps mystique du Christ. De nos jours, en tant que membres vivants de l’Église, nous souffrons avec elle lorsqu’elle est lacérée par les mensonges dont les fruits sont la division, l’hérésie, l’apostasie et le schisme. Nous sommes scandalisés à juste titre par des attaques contre l’Église venant de ceux qui se disent chrétiens, et surtout de la part de ceux qui ont été consacrés en vue d’être les vrais pasteurs du troupeau. Nous sommes tentés, comme le furent les Apôtres, de perdre foi dans le Christ et dans sa promesse de rester toujours avec nous dans l’Église « jusqu’à la fin des temps 6 ».

Nous savons bien de qui viennent les mensonges qui assaillent le cœur même de notre vie dans l’Église. C’est Satan, c’est le Mauvais. Mais le Christ ne ment pas. Il est toujours à l’œuvre, utilisant les mensonges de Satan pour nous ouvrir les yeux sur la corruption qui s’est introduite dans la vie de l’Église et pour nous amener à rester ses fidèles « compagnons d’œuvre dans la vérité » 7. Lorsque nous sommes tentés par le découragement, lorsque nous doutons de la présence vivante du Christ parmi nous dans l’Église, rappelons-nous à la compagnie tous ceux qui ont suivi le Christ héroïquement dans le passé et de tous ceux qui font de même aujourd’hui dans l’Église. Puissions-nous entendre une fois de plus l’exhortation divinement inspirée de l’Épître aux Hébreux : « Nous donc aussi, puisque nous sommes environnés d’une si grande nuée de témoins, rejetant tout fardeau et le péché qui nous entoure, courons avec persévérance dans la carrière qui nous est ouverte, les yeux fixés sur l’auteur et le consommateur de la foi, Jésus, qui, au lieu de la joie qu’il avait devant lui, a souffert la croix, méprisant l’ignominie, et s’est assis à la droite du trône de Dieu 8 ». Puissions-nous ainsi vivre chaque jour la réalité de notre communion avec le Christ dans le Saint Sacrifice de la Messe, qu’Il offre sans cesse pour nous, par ceux qu’il a consacrés comme Ses frères dans le Sacerdoce.

Ne cédons pas au doute, ne laissons pas place en nos cœurs pour le découragement ; bien plutôt, mettons sans aucune réserve nos cœurs, unis au glorieux Cœur Immaculé de Marie et au Cœur Très Pur de saint Joseph, dans le glorieux Cœur transpercé de Jésus. Puissent nos âmes être remplies des sentiments exprimés par Dom Guéranger à la fin de son long commentaire sur la richesse de la Sainte Liturgie de ce jour :

Cette journée est assez remplie des bienfaits de notre Sauveur : il est nous a donné sa chair pour nourriture ; il a institué le sacerdoce nouveau ; son cœur s’est ouvert pour nous dans les plus tendres épanchements. Nous l’avons vu aux prises avec la faiblesse humaine, en face du calice de sa Passion, triompher de lui-même pour nous sauver. Maintenant le voilà trahi, enchaîné, conduit captif dans la ville sainte, pour y consommer son sacrifice. Adorons et aimons ce Fils de Dieu, qui pouvait, par la moindre de ces humiliations, nous sauver tous, et qui n’est encore qu’au début du grand acte de dévouement que son amour pour nous lui a fait accepter

9.

Unis au Christ par le Sacrifice eucharistique, nous recevons abondamment la grâce nécessaire pour embrasser pleinement nos souffrances, celles de l’Église et celles du monde entier, par amour pour Dieu et pour notre prochain, confiants dans la victoire du Christ. « Il faut que nous nous glorifions dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; en qui est notre salut, notre vie et notre résurrection, et par qui nous avons été sauvés et délivrés 10 ».

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

Raymond Leo Cardinal BURKE

* * *

  1. Jn 8, 44.
  2. Prosper Guéranger, L’Année liturgique, La Passion et la Semaine Sainte, 27e éd. (Tours, Maison Alfred Mame et Fils, 1924), pp. 352-353. [Guéranger]
  3. Christus factus est pro nobis obediens usque ad mortem, mortem autem crucis. Propter quod et Deus exaltavit illum: et dedit illi nomen, quod est super omne nomen.”, “De Missa Solemni Vespertina in Cena Domini: Graduale”, Missale Romanum ex Decreto Sacrosancti Concilii Tridentini restitutum Summorum Pontificum cura recognitum, Editio iuxta typicam. [Missale Romanum]
  4. “De Missa Solemni Vespertina in Cena Domini: Antiphona ad Introitum.”, Missale Romanum.
  5. Hic est enim Calix Sanguinis mei, novi et aeterni Testamenti : Mysterium fidei : qui pro vobis et pro multis effundetur in remissionem peccatorum.” “Canon Missae”, Missale Romanum.
  6. Mt 28, 20.
  7. 3 Jn 8.
  8. Hb 12, 1-2.
  9. Guéranger, p. 454.
  10. “De Missa Solemni Vespertina in Cena Domini: Antiphona ad Introitum.”, Missale Romanum.